la sélection papier-mâché de Chris Lomon

juin 4, 2008

Le livre de la pauvreté et de la Mort

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Je suis peut-être enfoui au sein des montagnes
solitaire comme une veine de métal pur ;
je suis perdu dans un abîme illimité,
dans une nuit profonde et sans horizon.
Tout vient à moi, m’enserre et se fait pierre.

Je ne sais pas encore souffrir comme il faudrait,
et cette grande nuit me fait peur ;
mais si c’est là ta nuit, qu’elle me soit pesante, qu’elle m’écrase,
que toute ta main soit sur moi,
et que je me perde en toi dans un cri.

Toi, mont, seul immuable dans le chaos des montagnes,
pente sans refuge, sommet sans nom,
neige éternelle qui fait pâlir les étoiles,
toi qui portes à tes flancs de grandes vallées
où l’âme de la terre s’exhale en odeurs de fleurs.

Me suis-je enfin perdu en toi,
uni au basalte comme un métal inconnu?

Plein de vénération, je me confonds à ta roche,
et partout je me heurte à ta dureté.

Ou bien est-ce l’angoisse qui m’étreint,
l’angoisse profonde des trop grandes villes,
où tu m’as enfoncé jusqu’au cou?

Ah, si seulement un homme pouvait dire
toute leur insanité et toute leur horreur,
aussitôt tu te lèverais, première tempête de monde,
et les chasserais devant toi comme de la poussière…

Mais si tu veux que ce soit moi qui parle,
je ne le pourrai pas, car je ne comprends rien;
et ma bouche, comme une blessure, ne demande qu’à se fermer,
et mes mains sont collées à mes côtés comme des chiens
qui restent sourds à tout appel.

Et pourtant, une fois, tu me feras parler.

Que je sois le veilleur de tous tes horizons
Permets à mon regard plus hardi et plus vaste
d’embrasser soudain l’étendue des mers.
Fais que je suive la marche des fleuves
afin qu’au delà des rumeurs de leurs rives
j’entende monter la voix silencieuse de la nuit.

Conduis-moi dans tes plaines battues de tous les vents
où d’âpres monastères ensevelissent entre leurs murs,
comme dans un linceul, des vies qui n’ont pas vécu

Car les grandes villes, Seigneur, sont maudites;
la panique des incendies couve dans leur sein
et elles n’ont pas de pardon à attendre
et leur temps leur est compté.

Là, des hommes insatisfaits peinent à vivre
et meurent sans savoir pourquoi ils ont souffert;
et aucun d’eux n’a vu la pauvre grimace
qui s’est substituée au fond des nuits sans nom
au sourire heureux d’un peuple plein de foi.

Ils vont au hasard, avilis par l’effort
de servir sans ardeur des choses dénuées de sens,
et leurs vêtements s’usent peu à peu,
et leurs belles mains vieillissent trop tôt.

La foule les bouscule et passe indifférente,
bien qu’ils soient hésitants et faibles,
seuls les chiens craintifs qui n’ont pas de gîte
les suivent un moment en silence.

Ils sont livrés à une multitude de bourreaux
et le coup de chaque heure leur fait mal;
ils rôdent, solitaires, autour des hopitaux
en attendant leur admission avec angoisse.

La mort est là. Non celle dont la voix
les a miraculeusement touchés dans leurs enfances,
mais la petite mort comme on la comprend là;
tandis que leur propre fin pend en eux comme un fruit
aigre, vert, et qui ne mûrit pas.

O mon Dieu, donne à chacun sa propre mort,
donne à chacun la mort née de sa propre vie
où il connut l’amour et la misère.


Car nous ne sommes que l’écorce, que la feuille,
mais le fruit qui est au centre de tout
c’est la grande mort que chacun porte en soi.

C’est pour elle que les jeunes filles s’épanouissent,
et que les enfants rêvent d’être des hommes
et que les adolescents font des femmes leurs confidentes
d’une angoisse que personne d’autres n’accueille.
C’est pour elle que toutes les choses subsistent éternellement
même si le temps a effacé le souvenir,
et quiconque dans sa vie s’efforce de créer,
enclôt ce fruit d’un univers qui tour à tour le gèle et le réchauffe.

Dans ce fruit peut entrer toute la chaleur
des coeurs et l’éclat blanc des pensées;
mais des anges sont venus comme une nuée d’oiseaux
et tous les fruits étaient encore verts.

Seigneur, nous sommes plus pauvres que les pauvres bêtes
qui, même aveugles, achèvent leur propre mort.

Oh, donne nous la force et la science
de lier notre vie en espalier
et le printemps autour d’elle commencera de bonne heure.

Car ce qui fait la mort étrange et difficile,

C’est qu’elle n’est pas la fin qui nous est due,

Mais l’autre, celle qui nous prend

Avant que notre propre mort soit mûre en nous.

Nous nous tenons dans ton jardin au long des annles

comme les arbres qui auraient dû porter la douce mort;

mais nous vieillissons au temps de la récolte,

et comme les femmes que tu as frappées

nous sommes fermés, mauvais et stériles.

Ou bien serais-je égaré par l’orgueil?

Les arbres vaudraient-ils mieux que nous?

Serions-nous seulement

comme des femmes qui se sont trop données?

Nous nous sommes prostituées à l’éternité,

et nous enfantons sur un lit de souffrance

le faux fruit de notre mort.Et le foetus recroquevillé et pitoyable

couvre ses paupières de ses mains comme si une chose affreuse le menaçait,

et déjà sur son front saillant se lit la marque

de l’angoisse de tout ce qu’il n’a pas souffert.

Et tous nous finissons comme des filles au ventre déchiré

qui meurent en enfantant.

Fais, Seigneur, qu’un homme soit saint et grand
et donne-lui une nuit profonde, infinie,

où il ira plus loin qu’on ait jamais été ;
Donne-lui une nuit où tout s’épanouisse,
et que cette nuit soit odorante comme des glycines,
et légère comme le souffle des vents,
et joyeuse comme Josaphat.

Fais qu’il parvienne enfin à maturité,
qu’il soit si vaste que l’univers suffise à peine à le vêtir;
Et permets-lui d’être aussi seul qu’une étoile
pour qu’aucun regard ne vienne le surprendre
à l’heure où son visage change, bouleversé.

Fais que le temps de son enfance ressuscite dans son cœur;
ouvre-lui de nouveau le monde des merveilles
de ses premières années pleines de pressentiments.

Fais qu’il lui soit permis de veiller jusqu’à l’heure
où il enfantera sa propre mort,
pleins d’échos, comme un grand jardin
ou comme un voyageur qui revient de très loin…

Tiens-nous éveillés, une fois au moins;
révèle ce qui gît au fond de nous.

Ne nous force plus à enfanter dans la souffrance ;
donne à notre enfantement un sens plus lourd.

Toi qui peux tout, plutôt que d’exaucer le rêve de la femme
qui croit porter Dieu dans son sein,
fais-nous connaître enfin l’homme dans sa vérité,
l’homme qui porte en lui sa propre mort,
montre-nous le chemin qui mène à lui
et délivre-nous des mains acharnées à sa perte.

Les grandes villes n’ont rien de vrai; elles faussent le jour et la nuit,

et l’espoir de l’enfant, la vie même des bêtes.

Et leur silence ment et leurs bruits sont trompeurs.

Rien ne les relie plus au vaste mouvement qui gravite éternellement

autour du centre que tu es.

Et les vents écartelés aux détours des ruelles dispersent leur grande clameur en mille chuchotements de haine.

Heureux les vents qui fuient vers les jardins…

Car les jardins ont été faits pour des rois qui s’y étaient distraits quelques temps

avec des jeunes femmes entrelaçant des fleurs au son prestigieux de leur rire.

Elles étaient l’éveil de ces parcs fatigués.

Elles allaient en chuchotant comme le vent dans les buissons ;

Et le froissement de soir de leurs robes matinales faisait sur le gravier un bruit de ruisseau.

Les jardins à présent pleurent leur souvenir.

Ils se vêtent de teintes claires quand s’en viennent d’autres printemps,

et brûlent lentement aux flammes de l’automne

à travers leurs branches entrelacées

comme les arabesques forgées au fer des grilles.

Et tout au fond des jardins apparaît un palais enseveli dans la vision intérieure

de ses salles peuplées de lourds portraits d’ancêtres.

Indifférent à tout, ne se souvenant plus des fêtes d’autrefois,

il reste, silencieux et patient comme un hôte.

Hélas, après j’ai vu les palais de ce temps.
Ils paradaient comme des paons au fier plumage
mais à la voix criarde, horrible.
Beaucoup d’hommes sont riches et leur orgueil est grand.

Mais les riches ne sont pas riches…

Ils ne sont pas comme les pasteurs de ces peuples nomades
qui passaient par les plaines vertes et claires,
suivis de la masse confuse de leurs troupeaux
comme les nuages passent dans le ciel du matin

Et quand ils dressaient la tente pour le campement du soir,

alors se levait l’âme errante des plaines,

et les chameaux se profilaient au loin comme des chaînes de montagnes.


Ils ne sont pas comme les cheiks des tribus du désert
qui reposaient la nuit sur des tapis fanés
mais enchâssaient des rubis étincelants
dans les peignes d’argent de leurs juments favorites.

Ils ne sont pas comme ces princes aux moeurs altières

pour qui l’or était fade et sans attrait

et qui passaient chaque jour de leur vie dans l’ivresse de l’ambre et du santal.

Ils ne sont pas comme ces armateurs des vieux ports de commerce

qui s’entouraient d’œuvres d’un art superbe,

et parvenaient au prix de l’entêtement de toute une vie

à faire deleurs ports une œuvre plus belle encore.

Ils ne sont pas semblables à ces anciens magnats qui,

enveloppés dans le manteau d’or de leur ville comme la feuille dans le bourgeon, sommeillant aux battements de leurs tempes blanches.

C’étaient là des riches pour qui la vie durait sans limites,

humaine et lourde de sens.


Mais le temps des riches est passé,
et nul n’appelera plus jamais leur retour.

Fais seulement que les pauvres restent pauvres.

Pauvres, ils ne le sont pas ;

ils ne sont que privés de biens essentiels
Et livrés au hasard, sans force et sans volonté,
Ils sont marqués du sceau d’une angoisse sans nom
Et dépouillés de tout, même du sens de la pauvreté.

La poussière des villes se lève pour souiller leurs visages
et toutes les immondices s’attachent à eux.
Ils vont échouer à la dérive comme des épaves;
ils font peur comme des pestiférés
mais si le monde sentait le poids de la souffrance
il porterait les pauvres comme une couronne de roses à son front.

Car les pauvres ont la pureté de la pierre
et l’innocence de la bête aveugle qui vient de naître;
et dans leur simplicité pleine de toi, ils ne demandent
qu’à rester pauvres comme ils le sont en vérité..

Car la pauvreté est comme une grande lumière au fond du coeur…

Tu es le pauvre, le dénué de tout,
tu es la pierre qui roule sans trouver le repos,
tu es le lépreux hideux dont on se détourne
et qui rôde autour des villes avec son grelot.
Pas plus que le vent tu n’as de lieu
et ta beauté cache mal que tu es nu
et même le vêtement qu’un orphelin met en semaine est plus somptueux
car au moins il lui appartient…

Tu es pauvre comme le besoin de naître d’un enfant
dans une fille honteuse d’être mère
et qui risque son ventre au risque d’étouffer
l’autre vie qu’elle porte et qui tressaille en elle.
Tu es pauvre comme une pluie printanière
qui descend doucement sur les toits d’une ville
et comme le seul voeu chéri d’un prisonnier
au fond de sa cellule à jamais hors du monde.
Tu es pauvre comme les malades qui dans la nuit
se retournent sans cesse et sont prseque heureux
et comme els fleurs entre les rails
si tristes dans le vent confus des voyages
et comme la main qui monte aux yeux pour cacher des larmes trop tristes…

Et que sont devant toi, tous les oiseaux qui tremblent?
Qu’est-ce devant toi, qu’un chien affamé ?
Qu’est pour toi la longue et silencieuse tristesse des bêtes ?
abandonnées de tous dans la captivité ?

Et devant toi et ta misère
que sont devant toi les pauvres des asiles de nuit ?
Ils ne sont que d’humbles cailloux,
et pourtant comme la pierre de meule d’un moulin,
ils donnent un peu de pain..

Mais toi tu es vraiment le pauvre, le dénué de tout,
tu es le mendiant qui se cache la face;
tu es la grande lumière de la pauvreté
auprès de qui l’or semble terne.

Tu es en exil, tu n’as pas de patrie,
aucune place ici-bas n’est la tienne.
Ta taille nous écrase , tu es trop grand pour nous.
Tu hurles dans le vent,
tu es comme une harpe que briserait
toute main qui touche ses cordes.

Toi qui sais tout, toi dont la science infinie naît de la surabondance de la pauvreté,

fais que les pauvres ne soient pas toujours écrasés,

libère-les du lourd mépris attaché à leurs pas.

La vie des autres hommes erre et flotte en tous sens ; eux seuls prennent racine au sol comme des arbres.

Regarde-les bien : qui peut les égaler ?

Leur marche les conduit où les pousse le vent,

ils reposent comme s’ils étaient tenus dans une main ;

et dans leurs yeux se reflète l’ombre sainte des prairies

où tombe une brève pluie d’été.

Les pauvres sont aussi silencieux que les choses,

et quand au hasard des chemins un foyer les accueille, ils y prennent place humblement comme des visages familiers

et se confondent aux ombres vagues du décor, et s’effacent dans l’oubli comme des outils abandonnés.

Ils sont pareils à ceux qui gardent des biens qu’ils n’ont jamais vus de leurs yeux ;

ils errent, radeaux perdus sur des gouffres,

et comme des draps de toile étalés dans les prés ils gisent sans défense, exposés à tout vent.

Ils souffrent de cette seule et grande souffrance

dont l’homme n’a su faire que de mesquins soucis ;

et ils acceptent leur existence avec beaucoup d’amour, qu’elle ait la douceur de l’herbe ou la dureté de la pierre.

Et ils vont dans l’espace qu’embrasse ton regard comme vont les mains sur les cordes de la harpe.

Sauve les seulement du péché des grandes villes, où la haine et la confusion pèse sur eux.


Les grandes villes ne pensent qu’à elles-mêmes
et entraînent tout dans leur hâte dévorante;
elles brisent la vie des bêtes comme du bois
mort et consument des peuples entiers dans leur tourment.
Et les hommes asservis à une fausse science
s’égarent, ayant perdu le rythme de la vie
Et parce qu’ils vont plus vite vers des bruits aussi vains
ils appellent progrès leur traînée de limace.
Et ils font parade de leur impudeur comme des filles
et s’étourdissent au bruit du métal et du verre.

Ils vont sans cesse obsédés d’un mirage
qui les pousse hors d’eux-mêmes
L’or règne en tyran et use toutes leurs forces…
Et ce n’est que sous le fouet de l’alcool et des autres poisons
qu’ils persistent dans leur agitation stérile.

Et les pauvres souffrent asservis sous ce joug
Et tout ce qu’ils voient les accable.
Ils sentent sur leur peau le frisson de la fièvre
Et rôdent dans la nuit comme des âmes en peine.
Ils sont rejetés avec tous les déchets de la ville
Et engendrent le dégoût comme la charogne étalée au soleil.
Au hasard des rues tout les insulte et les rebute,
Le fard cynique des filles et le fracas éblouissant des voitures.

Mais s’il est encore une voix pour prendre leur défense,
fais qu’elle sonne haut, mon Dieu, et qu’on l’entende.

Où donc est celui qui sut tirer sa force d’une grande pauvreté au-delà du temps et de toute possession,
celui qui osa se dévêtir sur la place publique et marcher nu au mépris de l’évêque ?
Où est-il le plus aimant des hommes, le frère aux pieds nus des bêtes et des champs
qui savait voir l’éternité dans chaque chose ?
Il allait par les prés en parlant aux fleurs comme on parle à des frères.
Il venait de la lumière et allait vers une lumière plus grande
et sa cellule était pleine d’allégresse.
Où s’en est-il allé, l’être de lumière, le rayonnant d’amour ?
Et pourquoi les pauvres, qui n’ont que leur espoir pour les guider,
ne voient-ils plus au loin son fanal dans la nuit ?
Que ne se lève-t-il dans leur crépuscule, lui, l’étoile du soir de la grande pauvreté

Rainer Maria Rilke, Le livre de la pauvreté et de la mort, 1902

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