la sélection papier-mâché de Chris Lomon

juin 3, 2008

Cahier d’un Retour au Pays Natal

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« Au bout du petit matin…
Va-t-en, lui disais-je, gueule de flic, gueule de vache, va-t-en je déteste les larbins de l’ordre et les hannetons de l’espérance. Va-t-en mauvais gris-gris, punaise de moinillon. Puis je me tournais vers des paradis pour lui et les siens perdus, plus calme que la face d’une femme qui ment, et là, bercé par les effluves d’une pensée jamais lasse je nourrissais le vent, je délaçais les monstres et j’entendais monter de l’autre côté du désastre, un fleuve de tourterelles et de trèfles de la savane que je porte toujours dans mes profondeurs à hauteur inverse du vingtième étage des maisons les plus insolentes et par précaution contre la putréfiante des ambiances crépusculaires, arpentée nuit et jour d’un sacré soleil vénérien.

Au bout du petit matin bourgeonnant d’anses frêles les Antilles qui ont faim, les Antilles grêlées de petite vérole, les Antilles dynamitées d’alcool, échouées dans la boue de cette baie, dans la poussière de cette ville sinistrement échouées.

Au bout du petit matin, l’extrême, trompeuse désolée eschare sur la blessure des eaux ; les martyrs qui ne témoignent pas ; les fleurs de sang qui se fanent et s ‘éparpillent dans le vent inutile comme des cris de perroquets babillards ; une vieille vie menteusement souriante , ses lèvres ouvertes d’angoisses désaffectées ; une vieille misère pourrissant sous le soleil, silencieusement ; un vieux silence crevant de pustules tièdes, l’affreuse inanité de notre raison d’être.

Au bout du petit matin, sur cette plus fragile épaisseur de terre que dépasse de façon humiliante son grandiose avenir – les volcans éclateront, l’eau nue emportera les taches mûres du soleil et il ne restera plus qu’un bouillonnement tiède picoré d’oiseaux marins – la plage des songes et l’insensé réveil.

Au bout du petit matin, cette ville plate — étalée…

Et dans cette ville inerte, cette foule criarde si étonnamment passée à côté de son cri comme cette ville à côté de son mouvement, de son sens, sans inquiétude, à côté de son vrai cri, le seul qu’on eût voulu l’entendre crier parce qu’on le sent sien lui seul ; parce qu’on le sent habiter en elle dans quelque refuge profond d’ombre et d’orgueil, dans cette ville inerte, cette foule à côté de son cri de faim, de misère, de révolte, de haine, cette foule si étrangement bavarde et muette.

Dans cette ville inerte, cette étrange foule qui ne s’entasse pas, ne se mêle pas : habile à découvrir le point de désencastration, de fuite, d’esquive. Cette foule qui ne sait pas faire foule, cette foule, on s’en rend compte, si parfaitement seule sous ce soleil, à la façon dont une femme, toute on eût cru à sa cadence lyrique, interpelle brusquement une pluie hypothétique et lui intime l’ordre de ne pas tomber ; ou à un signe rapide de croix sans mobile visible ; ou à l’animalité subitement grave d’une paysanne, urinant debout, les jambes écartées, roides.

Dans cette ville inerte, cette foule désolée sous le soleil, ne participant à rien de ce qui s’exprime, s’affirme, se libère au grand jour de cette terre sienne. Ni à l’impératrice Joséphine des Français rêvant très haut au-dessus de la négraille. Ni au libérateur figé dans sa libération de pierre blanchie. Ni au conquistador. Ni à ce mépris, ni à cette liberté, ni à cette audace.

Au bout du petit matin, cette ville inerte et ses au-delà de lèpres, de consomption, de famines, de peurs tapies dans les ravins, de peurs juchées dans les arbres, de peurs creusées dans le sol, de peurs en dérive dans le ciel, de peurs amoncelées et ses fumerolles d’angoisse.

Au bout du petit matin, le morne oublié, oublieux de sauter.

Au bout du petit matin, le morne au sabot inquiet et docile — son sang impaludé met en déroute le soleil de ses pouls surchauffés.

Au bout du petit matin, l’incendie contenu du morne, comme un sanglot que l’on a bâillonné au bord de son éclatement sanguinaire, en quête d’une ignition qui se dérobe et se méconnaît.

Au bout du petit matin, le morne accroupi devant la boulimie aux aguets de foudre et de moulins, lentement vomissant ses fatigues d’hommes, le morne seul et son sang répandu, le morne et ses pansements d’ombre, le morne et ses rigoles de peur, le morne et ses grandes mains de vent.

Au bout du petit matin, le morne famélique et nul ne sait mieux que ce morne bâtard pourquoi le suicidé s’est étouffé avec complicité de son hypoglosse en retournant sa langue pour l’avaler ; pourquoi une femme semble faire la planche à la rivière Capot (son corps lumineuse-ment obscur s’organise docilement au commandement du nombril) mais elle n’est qu’un paquet d’eau sonore

Et ni l’instituteur dans sa classe, ni le prêtre au catéchisme ne pourront tirer un mot de ce négrillon somnolent, malgré leur manière si énergique à tous deux de tambouriner son crâne tondu, car c’est dans les marais de la faim que s’est enlisée sa voix d’inanition, un mot-un-seul-mot et je-vous-en-tiens-quitte-de-la-reine- Blanche-de-Castille, un-mot-un-seul-mot, voyez- vous- ce- petit- sauvage- qui- ne- sait-pas- un- seul- des- dix- commandements- de-Dieu)
car sa voix s’oublie dans les marais de la faim,
et il n’y a rien, rien à tirer vraiment de ce petit vaurien,
qu’une faim qui ne sait plus grimper aux agrès de sa voix
une faim lourde et veule,
une faim ensevelie au plus profond de la Faim de ce morne famélique

Au bout du petit matin, l’échouage hétéroclite, les puanteurs exacerbées de la corruption, les sodomies monstrueuses de l’hostie et du victimaire, les coltis infranchissables du préjugé et de la sottise, les prostitutions, les hypocrisies, les lubricités, les trahisons, les mensonges, les faux, les concussions — l’essoufflement des lâchetés insuffisantes, l’en-thousiasme sans ahan aux poussis sur-numéraires, les avidités, les hystéries, les perversions, les arlequinades de la mi-sère, les estropiements, les prurits, les urticaires, les hamacs tièdes de la dégénérescence.

Ici la parade des risibles et scrofuleux bubons, les poutures de microbes très étranges, les poisons sans alexitère connu, les sanies de plaies antiques, les fermentations imprévisibles d’espèces putrescibles.

Au bout du petit matin, la grande nuit immobile, les étoiles plus mortes qu’un balafon crevé,

Le bulbe tératique de la nuit, germé de nos bassesses et de nos renoncements.

Et nos gestes imbéciles et fous pour faire revivre l’éclaboussement d’or des instants favorisés, le cordon ombilical restitué à sa splendeur fragile, le pain, et le vin de la complicité, le pain, le vin, le sang des épousailles véridiques.

Et cette joie ancienne m’apportant la connaissance de ma présente misère, une route bossuée qui pique une tête dans un creux où elle éparpille quelque cases ; une route infatigable qui charge à fond de train un morne en haut duquel elle s’enlise brutalement dans une mare de maisons pataudes, une route follement montant, témérairement descendante, et la carcasse de bois comiquement juchée sur de minuscules pattes de ciment que j’appelle « notre maison », sa coiffure de tôle ondulant au soleil comme un peau qui sèche, la salle à manger, le plancher grossier où luisent de têtes de clous, les solives de sapin et d’ombre qui courent au plafond, les chaises de paille fantomales, la lumière grise de la lampe, celle vernissée et rapide des cancrelats qui bourdonne à faire mal … Au bout du petit matin, ce plus essentiel pays restitué à ma gourmandise, non de diffuse tendresse, mais la tourmentée concentration sensuelle du gras téton des mornes avec l’accidentel palmier comme son germe durci, la jouissance saccadée des torrents et depuis Trinité jusqu’à Grand-Rivière, la grand’lèche hystérique de la mer. Et le temps passait vite, très vite. Passés août où les manguiers pavoisent de toutes leurs lunules, septembre l’accoucheur de cyclons, octobre le flambeur de cannes, novembre qui ronronne aux distilleries, c’était Noël qui commençait. Il s’était annoncé d’abord Noël par un picotement de désirs, une soif de tendresses neuves, un bourgeonnement de rêves imprécis, puis il s’était envolé tout à coup dans le froufrou violet de ses grandes ailes de joie, et alors c’était parmi le bourg sa vertigineuse retombée qui éclatait la vie des cases comme une grenade trop mûre. Noël n’était comme toutes les fêtes. Il n’aimait pas à courir les rues, à danser sur les places publiques, à s’installer sur les chevaux des bois, à profiter de la cohue pour pincer les femmes, à lancer des feux d’artifice au front des tamariniers. Il avait l’agoraphobie, Noël. Ce qu’il lui fallait c’était toute une journée d’affairement, d’apprêts, de cuisinages, de nettoyages, d’inquiétudes, de-peur-que-ça-ne-suffise-pas, de-peur-que-ça-ne-manque, de-peur-qu’on-ne-s’embête, puis le soir une petite église pas intimidante, qui se laissât emplir bienveillamment par les rires, les chuchotis, les confidences, les déclarations amoureuses, les médisances et la cacophonie gutturale d’un chantre bien d’attaque et aussi de gais copains et de franches luronnes et des cases aux entrailles riches en succulences, et pas regardantes, et l’on s’y parque une vingtaine, et la rue est déserte, et le bourg n’est plus qu’un bouquet de chants, et l’on est bien à l’intérieur, et l’on en mange du bon, et l’on en boit du réjouissant et il y a du boudin, celui étroit de deux doigts qui s’enroule en volubile, celui large et trapu, le bénin à goût de serpolet, le violent à incandescence pimentée, et du café brûlant et de l’anis sucré et du punch au lait, et le soleil liquide des rhums, et toutes sortes de bonnes choses qui vous imposent autoritairement les muqueuses ou vous les distillent en ravissements, ou vous les tissent de fragrances, et l’on rit, et l’on chante, et les refrains fusent à perte de vue comme des cocotiers : Alleluia Kyrie eleison… leison… leison, Christe eleison… leison… leison. Et ne sont pas seulement les bouches qui chantent, mais les mains, mais les pieds, mais les fesses, mais les sexes, et la créature toute entière qui se liquéfie en sons, voix et rythme. Arrivée au sommet de son ascension, la joie crève comme un nuage. Les chants ne s’arrêtent pas, mais ils roulent maintenant inquiets et lourds par les vallées de la peur, les tunnels de l’angoisse et les feux de l’enfer. Et chacun se met à tirer par la queue le diable le plus proche, jusqu’à ce que la peur s’abolisse insensiblement dans les fines sablures du rêve, et l’on vit comme dans un rêve véritablement, et l’on boit et l’on crie et l’on chante comme dans un rêve, et l’on somnole aussi comme dans un rêve, avec des paupières en pétales de rose, et le jour vient velouté comme un sapotille, et l’odeur de purin des cacaoyers, et les dindons, qui égrènent leurs pustules rouges au soleil, et l’obsession des cloches, et la pluie, les cloches… la pluie… qui tintent, tintent, tintent… Au bout du petit matin, cette ville plate otestation. Les dos des maisons ont peur du ciel truffé de feu, leurs pieds des noyades du sol, elles ont opté de se poser superficielles entre les surprises et les perfidies. Et pourtant elle avance la ville. Même qu’elle paît tous le jours plus outre sa marée de corridors carrelés de persiennes pudibondes, de cours gluantes, de peintures qui dégoulinent. Et de petits scandales étouffés, de petites hontes tues, de petites haines immenses pétrissent en bosses et creux les rues étroites où le ruisseau grimace longitudinalement parmi l’étron… Au bout du petit matin, la vie prostrée, on ne sait où dépêcher ses rêves avortés, le fleuve de vie désespérément torpide dans son lit, sans turgescence ni dépression, incertain de fluer, lamentablement vide, la lourde impartialité de l’ennui, répartissant l’ombre sur toutes choses égales, l’air stagnant sans une trouée d’oiseau clair. Au bout du petit matin, une autre petite maison qui sent très mauvais dans une rue très étroite, une maison minuscule qui abrite en ses entrailles de bois pourri de dizaines de rats et la turbulence de mes six frères et soeurs, une petite maison cruelle dont la intransigeance affole nos fin de mois et mon père fantasque grignoté d’une seule misère, je n’ai jamais su laquelle, qu’une imprévisible sorcellerie assoupit en mélancolique tendresse ou exalte en haut flammes de colère ; et ma mère dont les jambes pour notre faim inlassable pédalent, pédalent de jour, de nuit, je suis même réveillé la nuit par ces jambes inlassables qui pédalent la nuit et la morsure âpre dans la chair molle de la nuit d’une Singer et que ma mère pédale, pédale pour notre faim et de jour et de nuit. Au bout du petit matin, au delà de mon père, de ma mère, la case gerçant d’ampoules, comme un pêcher tourmenté de la cloque, et le toit aminci, rapiécé de morceaux de bidon de pétrole, et ça fait des marais de rouillure dans la pâte grise sordide empuantie de la paille, et quand le vent siffle, ces disparates font bizarre le bruit, comme un crépitement de friture d’abord, puis comme en tison que l’on plonge dans l’eau avec la fumée des brindilles qui s’envole… Et le lit de planches d’où s’est levée ma race, tout entière ma race de ce lit de planches, avec ses pattes de caisses de Kérosine, comme s’il avait l’éléphantiasis le lit, et sa peau de cabri, et ses feuilles de banane séchées, et ses haillons, une nostalgie de matelas le lit de ma grand-mère (au-dessus du lit, dans un pot plein d’huile un lumignon dont la flamme danse comme un gros ravet… sur le pot en lettres d’or : MERCI). Et une honte, cette rue Paille, un appendice dégoûtant comme les parties honteuses du bourg qui étend à gauche et à droite, tout au long de la route coloniale, la houle grise de ses toits d’essentes. Ici il n’y a que des toits de paille que l’embrun a brunis et que le vent épile. Tout le monde la méprise la rue Paille. C’est là que la jeunesse du bourg se débauche. C’est là surtout que la mer déverse ses immondices, ses chats morts et ses chiens crevés. Car la rue débouche sur la plage, et la plage ne suffit pas à la rage écumante de la mer. Une détresse cette plage elle aussi, avec son tas d’ordures pourrissant, ses croupes furtives qui se soulagent, et le sable est noir, funèbre, on n’a jamais vu un sable si noir, et l’écume glisse dessus en glapissant, et la mer la frappe à grands coups de boxe, ou plutôt la mer est un gros chien qui lèche et mord la plage aux jarrets, et à force de la mordre elle finira par la dévorer, bien sûr, la plage et la rue Paille avec. Au bout du petit matin, le vent de jadis qui s’élève, des fidélités trahies, du devoir incertain qui se dérobe et cet autre petit matin d’Europe… Partir. Comme il y a des hommes-hyènes et des hommes-panthères, je serai un homme-juif un homme-cafre un homme-hindou-de-Calcutta un homme-de-Harlem-qui-ne-vote-pas l’homme-famine, l’homme-insulte, l’homme-torture on pouvait à n’importe quel moment le saisir le rouer de coups, le tuer
un homme-pogrom un chiot un mendigot mais est-ce qu’on tue le Remords, beau comme la face de stupeur d’une dame anglaise qui trouverait dans sa soupière un crâne de Hottentot? Je retrouverais le secret des grandes communications et des grandes combustions. Je dirais orage. Je dirais fleuve. Je dirais tornade. Je dirais feuille. Je dirais arbre. Je serais mouillé de toutes les pluies, humecté de toutes les rosées. Je roulerais comme du sang frénétique sur le courant lent de l’oeil des mots en chevaux fous en enfants frais en caillots en couvre-feu en vestiges de temple en pierres précieuses assez loin pour décourageur les mineurs. Qui ne me comprendrait pas ne comprendrait pas davantage le rugissement du tigre. Et vous fantômes montez bleus de chimie d’une forêt de bêtes traquées de machines tordues d’un jujubier de chairs pourris d’un panier d’huîtres d’yeux d’un lacis de lanières découpées dans le beau sisal d’une peau d’homme j’aurais des mots assez vastes pour vous contenir et toi terre tendue terre saoule terre grand sexe levé vers le soleil terre grand délire de la mentule de Dieu terre sauvage montée des resserres de la mer avec dans la bouche une touffe de cécropies terre dont je ne puis comparer la face houleuse qu’à la forêt vierge et folle que je souhaiterais pouvoir en guise de visage montrer aux yeux indéchiffreurs des hommes il me suffirait d’une gorgée de ton lait jiculi pour qu’un toi je découvre toujours à même distance de mirage lle fois plus natale et dorée d’un soleil que n’entame nul prisme c’est pour vous que je parlerais ». Et je lui dirai encore : « Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir. » Et venant je me dirais à moi même : « Et surtout mon corps aussi bien que mon âme, gardez-vous de vous croiser les bras en l’attitude stérile du spectateur, car la vie n’est pas un spectacle, car une mer de douleurs n’est pas un proscenium, car un homme qui crie n’est pas un ours qui danse… » Et voici que je suis venu ! De nouveau cette vie clopinante devant moi, non pas cette vie, cette mort, cette mort sans sens ni piété, cette mort où la grandeur piteusement échoue, l’éclatant petitesse de cette mort, cette mort qui clopine de petitesses en petitesses ; ces pelletées de petites avidités sur le conquistador; ces pelletées de petits larbins sur le grand sauvage, ces pelletées de petites âmes sur le Caraïbe aux trois âmes, et toutes ces morts futiles absurdités sous l’éclaboussement de ma conscience ouverte tragiques futilités éclairée de cette seule noctiluque et moi seul, brusque scène de ce petit matin où fait le beau l’apocalypse des monstres puis, chavirée, se tait chaude élection de cendres, de ruines et d’affaissements mme, d’ainsi bouleverser la création, que je me comprenne entre latitude et longitude ! Au bout du petit matin, la mâle soif et l’entêté désir, me voici divisé des oasis fraîches de la fraternité ce rien pudique frise d’échardes dures cet horizon trop sûr tressaille comme un geôlier. Ton dernier triomphe, corbeau tenace de la Trahison. Ce qui est à moi, ces quelques milliers de mortiférés qui tournent en rond dans la calebasse d’une île et ce qui est à moi aussi, l’archipel arqué comme le désir inquiet de se nier, on dirait une anxiété maternelle pour protéger la ténuité plus délicate qui sépare l’une de l’autre Amérique ; et ses flancs qui sécrètent pour l’Europe la bonne liqueur d’un Gulf Stream, et l’un des deux versants d’incandescence entre quoi l’Equateur funambule vers l’Afrique. Et mon île non-clôture, sa claire audace debout à l’arrière de cette polynésie, devant elle, la Guadeloupe fendue en deux de sa raie dorsale et de même misère que nous, Haïti où la négritude se mit debout pour la première fois et dit qu’elle croyait à son humanité et la comique petite queue de la Floride où d’un nègre s’achève la strangulation, et l’Afrique gigantesquement chenillant jusqu’au pied hispanique de l’Europe, sa nudité où la Mort fauche à larges andains. Et je me dis Bordeaux et Nantes et Liverpool et New York et San Francisco pas un bout de ce monde qui ne porte mon empreinte digitale et mon calcanéum sur le dos des gratte-ciel et ma crasse dans le scintillement des gemmes ! Qui peut se vanter d’avoir mieux que moi ? Virginie. Tennessee. Géorgie. Alabama Putréfactions monstrueuses de révoltes inopérantes, marais de sang putrides trompettes absurdement bouchées Terres rouges, terres sanguines, terres consanguines. Ce qui est à moi aussi : une petite cellule dans le Jura, une petite cellule, la neige la double de barreaux blancs la neige est un geôlier blanc qui monte la garde devant une prison Ce qui est à moi c’est un homme seul emprissonné de blanc c’est un homme seul qui défie les cris blancs de la mort blanche (TOUSSAINT, TOUSSAINT LOUVERTURE) c’est un homme seul qui fascine l’épervier blanc de la mort blanche c’est un homme seul dans la mer inféconde de sable blanc c’est un moricaud vieux dressé contre les eaux du ciel La mort décrit un cercle brillant au-dessus de cet homme la mort étoile doucement au-dessus de sa tête la mort souffle, folle, dans la cannaie mûre de ses bras la mort galope dans la prison comme un cheval blanc la mort luit dans l’ombre comme des yeux de chat la mort hoquette comme l’eau sous les Cayes la mort est un oiseau blessé la mort décroît la mort vacille la mort est un patyura ombrageux la mort expire dans une blanche mare de silence. Gonflements de nuits aux quatre coins de ce petit matin soubresauts de mort figée destin tenace cris debout de terre muette a splendeur de ce sang n’éclatera-t-elle point ? Au bout du petit matin ces pays sans stèle, ces chemins sans mémoire, ces vents sans tablette. Qu’importe ? Nous dirions. Chanterions. Hurlerions. Voix pleine, voix large, tu serais notre bien, notre pointe en avant; Des mots ? Ah oui, des mots ! Raison, je te sacre vent du soir. Bouche de l’ordre ton nom ? Il m’est corolle du fouet. Beauté je t’appelle pétition de la pierre. Mais ah ! la rauque contrebande de mon rire Ah ! Mon trésor de salpêtre ! Parce que nous vous haïssons vous et votre raison, nous nous réclamons de la démence précoce de la folie flambante du cannibalisme tenace Trésor, comptons : la folie qui se souvient la folie qui hurle la folie qui voit la folie qui se déchaîne Et vous savez le reste Que 2 et 2 sont 5 que la forêt miaule que l’arbre tire les marrons du feu que le ciel se lisse la barbe et caetera et caetera… Qui et quels nous sommes ? Admirable question ! A force de regarder les arbres je suis devenu un arbre et mes longs pieds d’arbre ont creusé dans le sol de larges sacs à venin de hautes villes d’ossements à force de penser au Congo je suis devenu un Congo bruissant de forêts et de fleuves où le fouet claque comme un grand étendard l’étendard du prophète où l’eau fait likouala-likouala où l’éclair de la colère lance sa hache verdâtre et force les sangliers de la putréfaction dans la belle orée violent des narines. Au bout du petit matin le soleil qui toussotte et crache ses poumons Au bout du petit matin un petit train de sable un petit train de mousseline un petit train de grains de maïs Au bout du petit matin un grand galop de pollen un grand galop d’un petit train de petites filles un grand galop de colibris un grand galop de dagues pour défoncer la poitrine de la terre douaniers anges qui montez au portes de l’écume la garde des prohibitions je déclare mes crimes et qu’il n’y a rien à dire pour ma défense. Danses. Idoles. Relaps. Moi aussi J’ai assassiné Dieu de ma paresse de mes paroles de mes gestes de mes chansons obscènes J’ai porté des plumes de perroquet des dépouilles de chat musqué J’ai lassé la patience des missionnaires insulté les bienfaiteurs de l’humanité. Défié Tyr. Défié Sidon. Adoré le Zambèze. L’étendue de ma perversité me confond ! Mais pourquoi brousse impénétrable encore cacher le vif zéro de ma mendicité et par un souci de noblesse apprise ne pas entonner l’horrible bond de ma laideur pahouine ? voum rooh oh voum rooh oh à charmer les serpents à conjurer les morts voum rooh oh à contraindre la pluie à contrarir les raz de marée voum rooh oh à empêcher que ne tourne l’ombre voum rooh oh que mes cieux à moi s’ouvrent êts et de montagnes déracinées à l’heure où nul n’y pense les îles liées pour mille ans ! voum rooh oh pour que revienne le temps de promission et l’oiseau qui savait mon nom et la femme qui avait mille noms de fontaine de soleil et de pleurs et ses cheveux d’alevin et ses pas mes climats et ses yeux mes saisons et les jours sans nuisance et les nuits sans offense et les étoiles de confidence et le vent de connivence Mais qui tourne ma voix ? qui écorche ma voix ? Me fourrant dans la gorge mille crocs de bambou. Mille pieux d’oursin. C’est toi sale bout de monde. Sale bout du petit matin. C’est toi sale haine. C’est toi poids de l’insulte et cent ans de coups de fouet. C’est toi cent ans de ma patience, cent ans de mes soins juste à ne pas mourir.

rooh oh nous chantons les fleurs vénéneuses éclatant dans des prairies furibondes ; les ciels d’amour coupés d’embolie ; les matins épileptiques ; le blanc embrasement des sables abyssaux, les descentes d’épaves dans les nuits foudroyées d’odeurs fauves. Qu’y puis-je ? Il faut bien commencer. Commencer quoi ? La seule chose au monde qu’il vaille la peine de commencer : La Fin du monde parbleu. Tourte ô tourte de l’effroyable automne où poussent l’acier neuf et le béton vivace tourte ô tourte où l’air se rouille en grandes plaques d’allégresse mauvaise où l’eau sanieuse balafre les grandes jours solaires je vous hais on voit encore des madras aux reins des femmes des anneaux à leurs oreilles des sourires à leurs bouches des enfants à leurs mamelles et j’en passe : ASSEZ DE CE SCANDALE ! Alors voilà le grand défi et l’impulsion sataniques et l’insolente dérive nostalgique de lunes rousses, de feux verts, de fièvres jaunes ! En vain dans la tiédeur de votre gorge mûrissez-vous vingt fois la même pauvre consolation que nous sommes des marmonneurs de mots Des mots ? quand nous manions des quartiers de monde, quand nous épousons des continents en délire, quand nous forçons de fumantes portes, des mots, ah oui, des mots ! mais des mots de sang frais, des mots qui sont des raz-de-marée et des érésipèles et des paludismes et des laves et des feux de brousse, et des flambées de chair, et des flambées de villes… Sachez-le bien : je ne joue jamais si ce n’est à l’an mil je ne joue jamais si ce n’est à la Grand Peur Accommodez-vous de moi. Je ne m’accommode pas de vous ! Parfois on me voit d’un grand geste du cerveau, happer un nuage trop rouge ou une caresse de pluie, ou un prélude du vent, ne vous tranquillisez pas outre mesure : Je force la membrane vitelline qui me sépare de moi-même, Je force les grandes eaux qui me ceinturent de sang
C’est moi rien que moi qui prends langue avec la dernière angoisse C’est moi oh, rien que moi qui m’assure au chalumeau les premières gouttes de lait virginal ! Et maintenant un dernier zut : au soleil (il ne suffit pas à soûler ma tête trop forte) à la nuit farineuse avec les pondaisons d’or des lucioles incertaines à la chevelure qui tremble tout au haut de la falaise le vent y saute en inconstantes cavaleries salées je lis bien à mon pouls que l’exotisme n’est pas provende pour moi Au sortir de l’Europe toute révulsée de cris les courants silencieux de la désespérance au sortir de l’Europe peureuse qui se reprend et fière se surestime je veux cet égoïsme beau et qui s’aventure et mon labour me remémore d’une implacable étrave. Que de sang dans ma mémoire ! Dans ma mémoire sont des lagunes. Elles sont couvertes de têtes de morts. Elles ne sont pas couvertes de nénuphars. Dans ma mémoire sont des lagunes. Sur leurs rives ne sont pas étendus des pagnes de femmes. Ma mémoire est entourée de sang. Ma mémoire a sa ceinture de cadavres ! et mitraille de barils de rhum génialement arrosant nos révoltes ignobles, pâmoisons d’yeux doux d’avoir lampé la liberté féroce (les nègres-sont-tous-les-mêmes, je vous-le-dis les vices-tous-les-vices, c’est-moi-qui-vous-le-dis l’odeur-du-nègre, ça-fait-pousser-la-canne rappelez-vous-le-vieux-dicton : battre-un-nègre, c’est le nourrir) autour des rocking-chairs méditant la volupté des rigoises je tourne, inapaisée pouliche Ou bien tout simplement comme on nous aime ! Obscènes gaiement, très doudous de jazz sur leur excès d’ennui. Je sais le tracking, le Lindy-hop et les claquettes. Pour les bonnes bouches la sourdine de nos plaintes enrobées de oua-oua. Attendez… Tout est dans l’ordre. Mon bon ange broute du néon. J’avale des baguettes. Ma dignité se vautre dans les dégobillements… Soleil, Ange Soleil, Ange frisé du Soleil pour un bond par delà la nage verdâtre et douce des eaux de l’abjection ! Mais je me suis adressé au mauvais sorcier. Sur cette terre exorcisée, larguée a la dérive de sa précieuse intention maléfique, cette voix qui crie, lentement enrouée, vainement, vainement enrouée, et il n’y a que les fientes accumulées de nos mensonges !

Victoire ! Victoire, vous dis-je : les vaincus sont contents ! Joyeuses puanteurs et chants de boue ! Par une inattendue et bienfaisante révolution intérieure, j’honore maintenant mes laideurs repoussantes. A la Saint-Jean-Baptiste, dès que tombent les premières ombres sur le bourg du Gros-Morne, des centaines de maquignons se réunissent dans la rue « De Profundis », dont le nom a du moins la franchise d’avertir d’une ruée des bas-fonds de la Mort. Et c’est de la Mort véritablement, de ses mille mesquines formes locales (fringales inassouvies d’herbe de Para et rond asservissement des distilleries) que surgit vers la grand’vie déclose l’étonnante cavalerie des rosses impétueuses. Et quels galops ! quels hennissements ! quelles sincères urines ! quelles fientes mirobolantes ! « un beau cheval difficile au montoir ! » re d’une fière chaîne de montre, refile au lieu de pleines mamelles, d’ardeurs juvéniles, de rotondités authentiques, ou les boursouflures régulières de guêpes complaisantes, ou les obscènes morsures du gingembre, ou la bienfaisante circulation d’un décalitre d’eau sucrée. Je refuse de me donner mes boursouflures comme d’authentiques gloires. Et je ris de mes anciennes imaginations puériles. Non, nous n’avons jamais été amazones du roi du Dahomey, ni princes de Ghana avec huit cents chameaux, ni docteurs à Tombouctou Askia le Grand étant roi, ni architectes de Djenné, ni Mahdis, ni guerriers. Nous ne nous sentons pas sous l’aisselle la démangeaison de ceux qui tinrent jadis la lance. Et puisque j’ai juré de ne rien celer de notre histoire (moi qui n’admire rien tant que le mouton broutant son ombre d’après-midi), je veux avouer que nous fûmes de tout temps d’assez piètres laveurs de vaisselle, des cireurs de chaussures sans envergure, mettons les choses au mieux, d’assez consciencieux et le seul indiscutable record que nous ayons battu est celui d’endurance à la chicotte… Et ce pays cria pendant des siècles que nous sommes des bêtes brutes ; que les pulsations de l’humanité s’arrêtent aux portes de la négrerie ; que nous sommes un fumier ambulant hideusement prometteur de cannes tendres et de coton soyeux et l’on nous marquait au fer rouge et nous dormions dans nos excréments et l’on nous vendait sur les places et l’aune de drap anglais et la viande salée d’Irlande coûtaient moins cher que nous, et ce pays était calme, tranquille, disant que l’esprit de Dieu était dans ses actes. Nous vomissure de négrier Nous vénerie des Calebars quoi ? Se boucher les oreilles ? Nous, soûlés à crever de rouis, de risées, de brume humée ! Pardon tourbillon partenaire ! J’entends de la cale monter les malédictions enchaînées, les hoquettements des mourants, le bruit d’un qu’on jette à la mer… les abois d’une femme en gésine… des raclements d’ongles cherchant des gorges… des ricanements de fouet… des farfouillis de vermine parmi des lassitudes… Rien ne put nous insurger jamais vers quelque noble aventure désespérée. Ainsi soit-il. Ainsi soit-il. Je ne suis d’aucune nationalité prévue par les chancelleries Je défie le craniomètre. Homo sum etc. Et qu’ils servent et trahissent et meurent Ainsi soit-il. Ainsi soit-il. C’était écrit dans la forme de leur bassin. Et moi, et moi, moi qui chantais le poing dur Il faut savoir jusqu’où je poussai la lâcheté. Un soir dans un tramway en face de moi, un nègre.

C’était un nègre grand comme un pongo qui essayait de se faire tout petit sur un banc de tramway. Il essayait d’abandonner sur ce banc crasseux de tramway ses jambes gigantesques et ses mains tremblantes de boxeur affamé. Et tout l’avait laissé, le laissait. Son nez qui semblait une péninsule en dérade et sa négritude même qui se décolorait sous l’action d’une inlassable mégie. Et le mégissier était là Misère. Un gros oreillard subit dont les coups de griffes sur ce visage s’étaient cicatrisés en îlots scabieux. Ou plutôt, c’était un ouvrier infatigable, la Misère travaillant à quelque cartouche hideux. On voyait très bien comment le pouce industrieux et malveillant avait modelé le front en bosse, percé le nez de deux tunnels parallèles et inquiétants, allongé la démesure de la lippe, et par un chef-d’oeuvre caricatural, raboté, poli, verni la plus minuscule mignonne petite oreille de la création. C’était un nègre dégingandé sans rythme ni mesure. Un nègre dont les yeux roulaient une lassitude sanguinolente. Un nègre sans pudeur et ses orteils ricanaient de façon assez puante au fond de la tanière entrebâillée de ses souliers. La misère, on ne pouvait pas dire, s’était donné un mal fou pour l’achever. Elle avait creusé l’orbite, l’avait fardé d’un fard de poussière et de chassie mêlées. Elle avait tendu l’espace vide entre l’accrochement solide des mâchoires et les pommettes d’une vieille joue décatie. Elle avait planté dessus les petits pieux luisants d’une barbe de plusieurs jours. Elle avait affolé le coeur, voûté le dos. Et l’ensemble faisait parfaitement un nègre hideux, un nègre grognon, un nègre mélancolique, un nègre affalé, ses mains réunies en prière sur un bâton noueux. Un nègre enseveli dans une vieille veste élimée. Un nègre comique et laid et des femmes derrière moi ricanaient en le regardant. Il était COMIQUE ET LAID, COMIQUE ET LAID pour sûr. J’arborai un grand sourire complice… Ma lâcheté retrouvée ! Je salue les trois siècles qui soutiennent mes droits civiques et mon sang minimisé. Mon héroïsme, quelle farce ! Cette ville est à ma taille. Et mon âme est couchée. Comme cette ville dans la crasse et dans la boue couchée. Cette ville, ma face de boue. Je réclame pour ma face la louange éclatant du crachat !… Alors, nous étant tels, à nous l’élan viril, le genou vainqueur, le plaines à grosses mottes de l’avenir ? Tiens, je préfère avouer que j’ai généreusement déliré, mon coeur dans ma cervelle ainsi qu’un genou ivre. Mon étoile maintenant, le menfenil funèbre. Et sûr ce rêve ancien mes cruautés cannibales : (Les balles dans la bouche salive épaisse notre coeur de quotidienne bassesse éclate les continents rompent la frêle attache des isthmes des terres sautent suivant la division fatale des fleuves et le morne qui depuis des siècles retient son cri au dedans de lui-même, c’est lui qui à son tour écartèle le silence et ce peuple vaillance rebondissante et nos membres vainement disjoints par les plus raffinés supplices et la vie plus impétueuse jaillissant de ce fumier .

voici l’homme par terre et son âme est comme nue et le destin triomphe qui contemple se muer en l’ancestral bourbier cette âme qui le défiait. Je dis que cela est bien ainsi. Mon dos exploitera victorieusement la chalasie des fibres. Je pavoiserai de reconnaissance mon obséquiosité naturelle Et rendra des points à mon enthousiasme le boniment galonné d’argent du postillon de la Havane, lyrique babouin entremetteur des splendeurs de la servitude. Je dis que cela est bien ainsi. Je vis pour le plus plat de mon âme. Pour le plus terne de ma chair ! Tiède petit matin de chaleur et de peur ancestrales je tremble maintenant du commun tremblement que notre sang docile chant dans la madrépore. Et ces têtards en moi éclos de mon ascendance prodigieuse ! Ceux qui n’ont inventé ni la poudre ni la boussole ceux qui n’ont jamais su dompter la vapeur ni l’électricité ceux qui n’ont exploré ni les mers ni le ciel mais il savent en ses moindres recoins le pays de souffrance ceux qui n’ont connu de voyages que de déracinements ceux qui se sont assouplis aux agenouillements ceux qu’on domestiqua et christianisa ceux qu’on inocula d’abâtardissement tam-tams de mains vides tam-tams inanes de plaies sonores tam-tams burlesques de trahison tabide Tiède petit matin de chaleurs et de peurs ancestrales par-dessus bord mes richesses pérégrines par-dessus bord mes faussetés authentiques Mais quel étrange orgueil tout soudain m’illumine ? vienne le colibri vienne l’épervier vienne le bris de l’horizon vienne le cynocéphale vienne le lotus porteur du monde vienne de dauphins une insurrection perlière brisant la coquille de la mer vienne un plongeon d’îles vienne la disparition des jours de chair morte dans la chaux vive des rapaces viennent les ovaires de l’eau où le futur agite ses petites têtes viennent les loups qui pâturent dans les orifices sauvages du corps à l’heure où à l’auberge écliptique se rencontrent ma lune et ton soleil il y a sous la réserve de ma luette une bauge de sangliers il y a tes yeux qui sont sous la pierre grise du jour un conglomérat frémissant de coccinelles il y a dans le regard du désordre cette hirondelle de menthe et de genêt qui fond pour toujours renaître dans le raz-de-marée de ta lumière (Calme et berce ô ma parole l’enfant qui ne sait pas que la carte du printemps est toujours à refaire) les herbes balanceront pour le bétail vaisseau doux de l’espoir le long geste d’alcool de la houle les étoiles du chaton de leur bague jamais vue couperont les tuyaux de l’orgue de verre du soir puis répandront sur l’extrémité riche de ma fatigue des zinnias des coryanthes et toi veuille astre de ton lumineux fondement tirer lémurien du sperme insondable de l’homme la forme non osée que le ventre tremblant de la femme porte tel un minerai ! ô lumière amicale ô fraîche source de la lumière ceux qui n’ont inventé ni la poudre ni la boussole ceux qui n’ont jamais su dompter la vapeur ni l’électricité ceux qui n’ont exploré ni les mers ni le ciel mais ceux sans qui la terre ne serait pas la terre gibbosité d’autant plus bienfaisant que la terre déserte davantage la terre silo où se préserve et mûrit ce que la terre a de plus terre ma négritude n’est pas une pierre, sa surdité ruée contre la clameur du jour ma négritude n’est pas une taie d’eau morte sur l’oeil mort de la terre ma négritude n’est ni une tour ni une cathédrale elle plonge dans la chair rouge du sol elle plonge dans la chair ardente du ciel elle troue l’accablement opaque de sa droite patience. Eia pour le Kaïlcédrat royal ! Eia pour ceux qui n’ont jamais rien inventé pour ceux qui n’ont jamais rien exploré pour ceux qui n’ont jamais rien dompté mais ils s’abandonnent, saisis, à l’essence de toute chose ignorants des surfaces mais saisis par le mouvement de toute chose insoucieux de dompter, mais jouant le jeu du monde véritablement les fils aînés du monde poreux à tous les souffles du monde aire fraternelle de tous les souffles du monde lit sans drain de toutes les eaux du monde étincelle du feu sacré du monde chair de la chair du monde palpitant du mouvement même du monde ! Tiède petit matin de vertus ancestrales Sang ! Sang ! tout notre sang ému par le coeur mâle du soleil ceux qui savent la féminité de la lune au corps d’huile l’exaltation réconciliée de l’antilope et de l’étoile ceux dont la survie chemine en la germination de l’herbe ! Eia parfait cercle du monde et close concordance ! Ecoutez le monde blanc horriblement las de son effort immense ses articulations rebelles craquer sous les étoiles dures ses raideurs d’acier bleu transperçant la chair mystique écoute ses victoires proditoires trompeter ses défaites écoute aux alibis grandioses son piètre trébuchement Pitié pour nos vainqueurs omniscients et naïfs !

Eia pour ceux qui n’ont jamais rien inventé pour ceux qui n’ont jamais rien exploré pour ceux qui n’ont jamais rien dompté Eia pour la joie Eia pour l’amour Eia pour la douleur aux pis de larmes réincarnées. et voici au bout de ce petit matin ma prière virile que je n’entende ni les rires ni les cris, les yeux fixés sur cette ville que je prophétise, belle, donnez-moi la foi sauvage du sorcier donnez à mes mains puissance de modeler donne à mon âme la trempe de l’épée je ne me dérobe point. Faites de ma tête une tête de proue et de moi-même, mon coeur, ne faites ni un père, ni un frère, ni un fils, mais le père, mais le frère, mais le fils, ni un mari, mais l’amant de cet unique peuple. Faites-moi rebelle à toute vanité, mais docile à son génie comme le poing à l’allongée du bras ! Faites-moi commissaire de son sang faites-moi dépositaire de son ressentiment faites de moi un homme de terminaison faites de moi un homme d’initiation faites de moi un homme de recueillement mais faites aussi de moi un homme d’ensemencement faites de moi l’exécuter de ces oeuvres hautes voici le temps de se ceindre les reins comme un vaillant homme ce que ce que je veux c’est pour la faim universelle pour la soif universelle la sommer libre enfin de produire de son intimité close la succulence de fruits. Et voyez l’arbre de nos mains ! il tourne, pour tous, les blessures incises en son tronc pour tous le sol travaille et griserie vers les branches de précipitation parfumée ! Mais avant d’aborder aux futurs vergers donnez-moi de les mériter sur leur ceinture de mer donnez-moi mon coeur en attendant le sol donnez-moi sur l’océan stérile mais où caresse la main la promesse de l’amure donnez-moi sur cet océan divers l’obstination de la fière pirogue et sa vigueur marine. La voici avancer par escalades et retombées sur le flot pulvérisé la voici danser la danse sacrée devant la grisaille du bourg la voici barir d’un lambi vertigineux voici galoper le lambi jusqu’à l’indécision des mornes et voici par vingt fois d’un labour vigoureux la pagaie forcer l’eau la pirogue se cabre sou l’assaut de la lame, dévie un instant, tente de fuir, mais la caresse rude de la pagaie la vire, alors elle fonce, un frémissement parcourt l’échine de la vague, la mer bave et gronde la pirogue comme un traîneau file sur le sable. Au bout de ce petit matin, ma prière virile : donnez-moi les muscles de cette pirogue sur la mer démontée et l’allégresse convaincante du lambi de la bonne nouvelle ! Tenez je ne suis plus qu’un homme, aucune dégradation, aucun crachat ne le conturbe, je ne suis plus qu’un homme qui accepte n’ayant plus de colère (il n’a plus dans le coeur que de l’amour immense, et qui brûle) J’accepte… j’accepte… entièrement, sans réserve… ma race qu’aucune ablution d’hysope et de lys mêlés ne pourrait purifier ma race rongée de macules ma race raisin mûr pour pieds ivres ma reine des crachats et de lèpres ma reine des fouets et des scrofules ma reine des squasmes et des chloasmes (oh ces reines que j’aimais jadis aux jardins printaniers et lointains avec derrière l’illumination de toutes les bougies de marronniers !). J’accepte. J’accepte. et le nègre fustigé qui dit : << Pardon mon maître >> et les vingt-neuf coups de fouet légal et le cachot de quatre pieds de haut et le carcan à branches et le jarret coupé à mon audace marronne et la fleur de lys qui flue du fer rouge sur le gras de mon épaule et la niche de Monsieur Vaultier Mayencourt, où j’aboyai six mois de caniche et Monsieur Brafin et Monsieur de Fourniol et Monsieur de la Mahaudière et le pian le molosse le suicide la promiscuité le brodequin le cep le chevalet la cippe le frontal

Tenez, suis-je assez humble ? Ai-je assez de cals aux genoux ? De muscles au reins ? Ramper dans les boues. S’arc-bouter dans le gras de la boue. Porter. Sol de boue. Horizon de boue. Ciel de boue. Morts de boue, ô noms à réchauffer dans la paume d’un souffle fiévreux ! Siméon Piquine, qui ne s’était jamais connu ni père ni mère ; qu’aucune mairie n’avait jamais connu et qui toute une vie s’en était allé par un soir de récolte, c’était paraît-il son travail de jeter du sable sous les roues de la locomotive en marche, pour lui permettre, aux mauvais endroits, d’avancer. Michel qui m’écrivait signant d’un nom étrange. Michel Deveine adresse Quartier Abandonné et vous leurs frères vivants Exélie Vêté Congolo Lemké Boussolongo quel guérisseur de ses lèvres épaisses sucerait tout au fond de la plaie béante le tenace secret du venin ? quel précautionneux sorcier déferait à vos chevilles la tiédeur visqueuse des mortels anneaux ? Présences je ne ferai pas avec le monde ma paix sur votre dos. ILes cicatrices des eaux Iles évidences de blessures Iles miettes Iles informes Iles mauvais papier déchiré sur les eaux Iles tronçons côte à côte fichés sur l’épée flambée du Soleil Raison rétive tu ne m’empêcheras pas de lancer absurde sur les eaux au gré des courants de ma soif votre forme, îles difformes, votre fin, mon défi. Iles annelées, unique carêne belle Et je te caresse de mes mains d’océan. Et je te vire de mes paroles alizées. Et je te lèche de mes langues d’algues. Et je te cingle hors-filibuste O mort ton palud pâteux ! Naufrage ton enfer de débris ! j’accepte ! Au bout du petit matin, flaques perdues, parfums errants, ouragans échoués, coques démâtées, vieilles plaies, os pourris, buées, volcans enchaînés, morts mal racinés, crier amer. J’accepte ! Et mon originale géographie aussi ; la carte du monde fait à mon usage, non pas teinte aux arbitraires couleurs des savants, mais à la géométrie de mon sang répandu, j’accepte et la détermination de ma biologie, non prisonnière d’un angle facial, d’une forme de cheveux, d’un nez suffisamment aplati, d’un teint suffisamment mélanien, et la négritude, non plus un indice céphalique, ou un plasma, ou un soma, mais mesurée au compas de la souffrance et le nègre chaque jour plus bas, plus lâche, plus stérile, moins profond, plus répandu au dehors, plus sépéré de soi-même, plus rusé avec soi-même, moins immédiat avec soi-même, j’accepte, j’accepte tout cela et loin de la mer de palais qui déferle sous la syzygie suppurante des ampoules, merveilleusement couché le corps de mon pays dans le désespoir de mes bras, ses os ébranlés et, dans ses veines, le sang qui hésite comme la goutte de lait végétal à la pointe blessée du bulbe… Et voici soudain que force et vie m’assaillent comme un taureau et l’onde de vie circonvient la papille du morne, et voilà toutes les veines e veinules qui s’affairent au sang neuf et l’énorme poumon des cyclones qui respire et le feu thésaurisé de volcans et le gigantesque pouls sismique qui bat maintenant la mesure d’un corps vivant en mon ferme embrasement. Et nous sommes debout maintenant, mon pays et moi, les cheveux dans le vent, ma main petite maintenant dans son poing énorme et la force n’est pas en nous, mais au-dessus de nous, dans une voix qui vrille la nuit et l’audience comme la pénétrance d’une guêpe apocalyptique. Et la voix prononce que l’Europe nous a pendant des siècles gavés de mensonges et gonflés de pestilences, car il n’est point vrai que l’oeuvre de l’homme est finie que nous n’avons rien à faire au monde que nous parasitons le monde qu’il suffit que nous nous mettions au pas du monde mais l’oeuvre de l’homme vient seulement de commencer et il reste à l’homme à conquérir toute interdiction immobilisée aux coins de sa ferveur et aucune race ne possède le monopole de la beauté, de l’intelligence, de la force et il est place pour tous au rendez-vous de la conquête et nous savons maintenant que le soleil tourne autour de notre terre éclairant la parcelle qu’à fixée notre volonté seule et que toute étoile chute de ciel en terre à notre commandement sans limite. Je tiens maintenant le sens de l’ordalie : mon pays est la « lance de nuit » de mes ancêtres Bambaras. Elle se ratatine et sa pointe fuit désespérément vers le manche si c’est de sang de poulet qu’on l’arrose et elle dit que c’est du sang d’homme qu’il faut à son tempérament, de la graisse, du foie, du coeur d’homme, non du sang de poulet. Et je cherche pour mon pays non de coeurs de datte, mais de coeurs d’homme qui c’est pour entrer aux villes d’argent par la grand’porte trapézoïdale, qu’ils battent le sang viril, et mes yeux balayent mes kilomètres carrés de terre paternelle et je dénombre les plaies avec une sorte d’allégresse et je les entasse l’une sur l’autre comme rares espèces, et mon compte s’allonge toujours d’imprévus monnayages de la bassesse. Et voici ceux qui ne se consolent point de n’être pas faits à la ressemblance de Dieu mais de diable, ceux qui considèrent que l’on est nègre comme commis de seconde classe : en attendant mieux et avec possibilité de monter plus haut ; ceux qui battent la chamade devant soi-même, ceux qui vivent dans un cul de basse fosse de soi-même ; ceux qui se drapent de pseudomorphose fière ; ceux qui disent à l’Europe : « Voyez, je sais comme vous faire des courbettes, comme vous présenter mes hommages, en somme, je ne suis pas différent de vous ; ne faites pas attention à ma peau noire : c’est le soleil qui m’a brûlé ». Et il y a le maquereau nègre, l’askari nègre, et tous les zèbres se secouent à leur manière pour faire tomber leurs zébrures en une rosée de lait frais. Et au milieu de tout cela je dis hurrah ! mon grand-père meurt, je dis hurrah ! la vieille négritude progressivement se cadavérise. Il n’y a pas à dire : c’était un bon nègre. Les Blancs disent que c’était un bon nègre, un vrai bon nègre, le bon nègre à son bon maître. Je dis hurrah ! C’était un très bon nègre, la misère le avait blessé poitrine et dos et on avait fourré dans sa pauvre cervelle qu’une fatalité pesait sur lui qu’on ne prend pas au collet ; qu’il n’avait pas puissance sur son propre destin ; qu’un Seigneur méchant avait de toute éternité écrit des lois d’interdiction en sa nature pelvienne ; et d’être le bon nègre ; de croire honnêtement à son indignité, sans curiosité perverse de vérifier jamais les hiéroglyphes fatidiques. C’était un très bon nègre et il ne lui venait pas à l’idée qu’il pourrait houer, fouir, couper tout, tout autre chose vraiment que la canne insipide C’était un très bon nègre. Et on lui jetait des pierres, des bouts de ferraille, des tessons de bouteille, mais ni ces pierres, ni cette ferraille, ni ces bouteilles… O quiètes années de Dieu sur cette motte terraquée ! et le fouet disputa au bombillement des mouches la rosée sucrée de nos plaies. Je dis hurrah ! La vieille négritude progressivement se cadavérise l’horizon se défait, recule et s’élargit et voici parmi des déchirements de nuages la fulgurance d’un signe le négrier craque de toute part… Son ventre se convulse et résonne… L’affreux ténia de sa cargaison ronge les boyaux fétides de l’étrange nourrissons des mers ! Et ni l’allégresse des voiles gonflées comme une poche de doublons rebondie, ni les tours joués à la sottise dangereuse des frégates policières ne l’empêchent d’entendre la menace de ses grondements intestins En vain pour s’en distraire le capitaine pend à sa grand’vergue le nègre le plus braillard ou le jette à la mer, ou le livre à l’appétit de es molosses La négraille aux senteurs d’oignon frit retrouve dans son sang répandu le goût amer de la liberté Et elle est debout la négraille la négraille assise inattendument debout debout dans la cale debout dans les cabines debout sur le pont debout dans le vent debout sous le soleil debout dans le sang
debout
et
libre

debout et non point pauvre folle dans sa liberté et son dénuement maritimes girant en la dérive parfaite et la voici : plus inattendument debout debout dans les cordages debout à la barra debout à la boussole debout à la carte debout sous les étoiles
debout
et
libre

et le navire lustral s’avancer impavide sur les eaux écroulées. Et maintenant pourrissent nos flocs d’ignominie ! par la mer cliquetante de midi par le soleil bourgeonnant de minuit écoute épervier qui tiens les clefs de l’orient par le jour désarmé par le jet de pierre de la pluie écoute squale qui eille sur l’occident écoutez chien blanc du nord, serpent noir du midi qui achevez le ceinturon du ciel il y a encore une mer à traverser oh encore une mer à traverser pour que j’invente mes poumons pour que le prince se taise pour que la reine me baise encore un vieillard à assassiner un fou à délivrer pour que mon âme luise aboie louise aboie aboie aboie et que hulule la chouette mon bel ange curieux. Le maître des rires ? Le maître du silence formidable ? Le maître de l’espoir et du désespoir ? Le maître de la paresse ? Le maître des danses ? C’est moi ! et pour ce, Seigneur les hommes au cou frêle reçois et perçois fatal calme triangulaire Et à moi mes danses mes danses de mauvais nègre à moi mes danses la danse brise-carcan la danse saute-prison la danse il-estl-beau-et-bon-et-légitime-d’être-nègre A moi mes danses et saute le soleil sur la raquette de mes mains mais non l’inégal soleil ne me suffit plus enroule-toi, vent, autour de ma nouvelle croissance pose-toi sur mes doigts mesurés je te livre ma conscience et son rythme de chair je te livre les feux où brasille ma faiblesse je te livre le chain-gang je te livre le marais je te livre l’intourist du circuit triangulaire dévore vent je te livre mes paroles abruptes dévore et enroule-toi et t’enroulant embrasse-moi d’un plus vaste frisson embrasse-moi jusqu’au nous furieux embrasse, embrasse NOUS mais nous ayant également mordus ! jusqu’au sang de notre sang mordus ! embrasse, ma pureté ne se lie qu’à ta pureté

mais alors embrasse comme un champ de justes filaos le soir nos multicolores puretés et lie, lie-moi sans remords lie-moi de tes vastes bras à l’argile lumineuse lie ma noire vibration au nombril même du monde lie, lie-moi, fraternité âpre puis, m’étranglant de ton lasso d’étoiles monte, Colombe monte monte monte Je te suis, imprimée en mon ancestrale cornée blanche. monte lécheur de ciel et le grand trou noir où je voulais me noyer l’autre lune c’est là que je veux pêcher maintenant la langue maléfique de la nuit en son immobile verrition !

Editions Présence Africaine, 1983

www.oasisfle.com/ebook_oasisfle/aime-cesaire-cahier_d’un_retour_au_pays_natal.pdf

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