la sélection papier-mâché de Chris Lomon

janvier 7, 2010

requiem pour un frère – marie-michèle Beaufils, 2009

Filed under: Coup de gueule,Diversité,Foi,Résistance — chrislomon @ 1:28

Marie-Michèle Beaufils vit à Arbonne, une jolie localité terrienne au large de Biarritz la balnéaire. C’est là qu’elle a écrit son troisième opus, Requiem pour un frère, dont elle a mis le point final le 5 janvier 2009, il y a tout juste un an.

Je vous livre ce récit touchant qui met en scène une famille et ses secrets enfouis, ses secrets gardés puis révélés à Antoine par Martin, cet oncle qui vit retiré, fondu dans son environnement pyrénéen.

Il ne manque à ce livre, tour à tour bercé ou basculé par la musique, qu’une Bande-son Originale, mais Marie-Michèle Beaufils nous indique, à plusieurs endroits, les œuvres qui ont mené et inspiré sa main.

Voici un extrait :

Betty regarda la clarté céruse qui nimbait son tableau, lui donnant la touche d’irréel et tout à la fois de perfection qu’elle avait mis tant de jours et d’heures à atteindre. Elle éprouvait enfin le plaisir de l’effort abouti.
La sonnerie brutale du téléphone la ramena à la réalité. Elle se leva comme à regret, et se dirigea lentement jusqu’à la console, tendant la main vers le combiné de l’appareil, sans quitter son tableau de regard
Allo ?
Ma petite Betty ?
Oncle Martin ! Quelle joie de vous entendre ! Il ne vous est rien arrivé de fâcheux, j’espère.
Non, ma petite fille, rassure-toi. Dis-moi, quand Antoine rentrera, tu seras chez toi, n’est-ce pas ?
Normalement oui, je serai là. Je suis à Paris toute la semaine et rentre tous les soirs. Pourquoi cette question ?
Betty, il faut que tu sois là lorsqu’il rentrera, même si son arrivée a lieu dans la journée. S’il le faut, annule tes rendez-vous.
Mais enfin, oncle Martin, que se passe-t-il ?
Je pense qu’Antoine aura besoin de toi
Il est malade ? s’affola-t-elle
Non, il va très bien. Mais j’ai des choses graves à lui dire et ta présence lui sera, je pense, nécessaire à son retour.
Quel est donc ce langage mystérieux, oncle Martin ? Vous me faites presque peur et je vous trouve soudain bien compliqué.
Mon histoire serait trop longue à te raconter par téléphone. Antoine le fera pour moi. Je te laisse ma petite fille. Ne t’inquiète pas. C’est ton amour qui sera nécessaire, ton amour pour lui. Je voulais juste m’en assurer.
Vous savez qu’il lui est acquis, oncle Martin. Mais je n’aime pas vos mystères.
Moi non plus, mais ne te soucie pas. Je t’embrasse, petite.
Et l’oncle Martin raccrocha.
Betty resta un moment dubitative devant l’appareil. Que se passait-il ? Elle en voulait, soudain à l’oncle Martin qui la coinçait devant la porte d’un mystère sans lui laisser la clé. Elle détestait cela.
Elle haussa les épaules. Peut-être que l’oncle Martin vieillissait. Après tout, cela faisait bientôt six mois qu’ils ne s’étaient pas vus et en six mois, le temps peut faire des blessures chez chacun d’entre nous.
Elle réalisa à quel point elle était attachée à cet homme si bon, si doux et si sauvage à la fois. Il  lui déplaisait de pressentir en lui une quelconque fragilité.
Elle attendrait Antoine pour lui demander son avis. Cela était plus sage. Et, ne voulant plus se poser de questions, elle retourna à la contemplation de son tableau.

[…]

–    Si je t’ai demandé de venir, fiston, c’est que j’ai des choses graves à te révéler.
Antoine s’était laissé aller, les jambes allongées au-dessus du gravier plus rare devant le banc, le dos appuyé contre le mur. Il se redressa intrigué.
Tu m’inquiètes.
Tiens, prends un autre verre de café et écoute-moi sans m’interrompre, car ce que j’ai à te dire n’est pas particulièrement simple et facile. Voilà.
Martin s’était  levé. Il allait et venait devant Antoine, faisant voler du bout de ses chaussures de minuscules nuages de poussière à l’endroit où le gravier se trouvait clairsemé, comme s’il trébuchait avec ses pieds pour éviter le trébuchement des mots au bord de ses lèvres.
–    Tu te souviens de cette photo dans le tiroir ? Tu l’avais découverte il y a longtemps, celle avec toi et ton frère.
–      Oui, dit Antoine la gorge soudain sèche.
–      Eh bien, ce garçon, cet adolescent de douze ans ton aîné, n’est pas mort comme on te l’a toujours laissé croire.
Ces phrases surprenantes firent tomber sur Antoine un harassement inattendu. Ses jambes devinrent lourdes, et il lui sembla que ses talons s’enfonçaient dans la terre.
–      Augustin ?
–      Oui, Augustin. Il n’est pas mort.
Antoine baissa la tête. Elle aussi lui parut pesante. Son regard se mit à fixer le sol. Du gravier, puis de la terre jaune, et encore du gravier. Un sol lunaire. Sa pensée se cognait à l’image de ce sol. Il ne savait plus vers quoi se tendre. Enfin il articula péniblement.
–       Alors pourquoi?
–      Pourquoi ? Parce que ta mère est une bourgeoise de haut vol. Parce que pour elle tout doit rentrer dans le moule des convenances, parce que l’autre n’existe que s’il ressemble à ce qu’elle pense être de bon ton, ou pas vulgaire, ou pas scandaleux. Les gens « bien » ne doivent pas faire de vagues dans la société pour ta mère, et sa famille ne peut être construite qu’avec des gens « bien ». Enfin, ce qu’elle appelle « bien », elle. Tout le reste ne fait pas partie de son univers. En dernier recours, ce reste doit être éliminé, ou excommunié, ou jeté, ou ignoré. Que sais-je encore ? Mais surtout disparaître.
La stupéfaction première d’Antoine se mua en consternation. Jamais encore, il n’avait entendu son oncle débordant d’une telle révolte, et parler de la sorte de sa mère. Lui, toujours maître de ses paroles, toujours pondéré, lui, image perpétuelle de la sagesse, de l’apaisement, faisait tout voler en éclats et sa colère résonnait dans ce  début de soir ébahi. Peut-être  Antoine voulait-il simplement se réfugier derrière cette dérisoire constatation pour ne pas oser s’avouer l’inadmissible.
Comme prisonnier des mailles d’un filet d’incompréhension, Antoine aurait voulu questionner pour saisir quelque chose dans ce fatras d’annonces. Il ne représentait qu’un salmigondis d’absurdités. Il avait envie d’aboyer  » mais qu’est-ce que tout cela veut dire » ? Contre toute attente, il s’entendit prononcer tranquillement :
–      Calme-toi, reprends depuis le début.
Martin ôta son béret, couvre-chef qu’il avait adopté des années auparavant, lorsque la calvitie avait commencé à dénuder son crâne. En tenant le béret avec ses deux doigts, il passa sa main sur la tête  comme pour y remettre des idées en ordre.
–       Tu as raison. Il faut que je me calme…

voir la fiche complète sur le site de l’éditeur

De la même auteure :

Le cahier noir. Cap Béar éditions, 2005

Le Hollandais et les sorcières de Sare. Cap Béar éditions, 2006

http://mariemichelebeaufils.free.fr/pages/0.php

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