la sélection papier-mâché de Chris Lomon

février 20, 2009

Hommes et femmes dans la France en guerre (1914-1945)

Classé dans : Coup de gueule, Diversité, Erotisme, Résistance — chrislomon @ 2:35

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“L’arrivée des troupes américaines souligna la différence de pratique entre les forces alliées. Les mariages entre Françaises et soldats alliés, symbole de l’union des deux pays, est emblématique de la politisation des corps. [...] C’est ainsi que le récit des amours entre un homme noir et une femme blanche, dévoilé dans la revue La vie parisienne en juillet 1918, fut jugé déplacé. L’affaire provoqua la colère de l’Etat-Major américain, qui voyait là une remise en cause grave de la politique ségrégationniste pratiquée outre-Atlantique. La République Française sut ménager la susceptibilité de son allié en incitant officieusement ses cadres militaires à copier l’attitude des Américains vis-à-vis des Noirs. Cette décision fit scandale dans un pays qui mettait largement à contribution les forces de son empire colonial. Mais il n’en demeura pas moins que des instructions  en ce sens furent données aux autorités civiles et militaires des régions dans lesquelles cantonnaient des troupes de couleur.”

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Le général de division de Boissoudy, commandant la VIIème armée
à M. le Préfet des Vosges.
à M. le Préfet de Meurthe-et-Moselle

La 92ème division américaine, division composée entièrement d’hommes de couleur, est mise à la disposition de la VIIème armée à partir du 12 courant, date de son arrivée au camp d’Arches.
Cette D.I. destinée à entrer ultérieurement dans le secteur de Saint-Dié, va être appelée à stationner sur le territoire du département des Vosges et à proximité du département de Meurthe-et-Moselle, dans la partie nord du secteur (Raon-l’Étape – Thiaville). « La question nègre » revêt aux yeux de nos alliés un caractère tout spécial, qu’il ne nous appartient pas de discuter, mais qu’il nous faut admettre.
La mission française près de l’armée américaine a exposé au Général Commandant l’Armée la mesure dans laquelle nous devons adopter, vis-à-vis des troupes de couleur, l’attitude des blancs américains, tant dans le milieu militaire que dans les rapports de nos populations civiles avec les nègres.
Le Général Commandant l’Armée a l’honneur de communiquer les observations dont il s’agit à messieurs les préfets intéressés de manière à permettre à ces hauts fonctionnaires d’attirer l’attention des autorités locales civiles sur la réserve où il convient de se tenir vis-à-vis des troupes de couleur.
« Tâchez d’obtenir des populations des cantonnements qu’elles ne gâtent pas les nègres. Les Américains sont indignés de toute intimité publique de femmes blanches avec des noirs. Ils ont élevé récemment de véhémentes protestations contre une gravure de la « Vie parisienne » intitulée : « L’enfant du dessert » représentant une femme en cabinet particulier avec un nègre. »

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« de plus, les troupes noires américaines en France ont donné lieu à elles seules à autant de plaintes pour tentative de viol que tout le reste de l’Armée et cependant on ne nous a envoyé qu’une élite du point de vue physique et moral ».
Signé : de Boissoudy

Sur cette affaire voir aussi : MICHEL, Marc, les africains et la grande guerre. Karthala, 2003

juillet 18, 2008

Dite alla Giovine… qu’elle est trop bonne!

Opéra en plein air à Central Park : la Traviata de Verdi avec une Violetta éblouissante de beauté (mais ça on s’en fout) avec un timbre, une élégance et une justesse d’interprétation qui la placent déjà parmi les grands noms de ce rôle. Elle fut desservie par quasiment l’ensemble de la distribution, à l’exception de Annina, la femme de chambre de Violetta (Lucia Palmieri) et, éventuellement, de Germont-père…

Bref ne retenons qu’un nom et une jolie manière : Marsha Thompson.

Le vrai problème reste que l’opéra fait des femmes… des oblations vivantes…

mais allons bon! réécoutons la version Callas 1958

PS: Lucia Palmieri me fait la gentillesse de préciser que Frederick Redd n’était pas de la partie ce soir-là mais qu’il s’agissait de Constantinos Yiannoudes dans le rôle du Père d’Alfredo. J’en profite pour la féliciter encore pour sa jolie performance en Annina… Merci Lucia!

Léo Ferré : il est six heures ici et midi à New-York

Classé dans : Diversité, Erotisme, Résistance, Sagesse — chrislomon @ 12:23
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Il est six heures ici et midi à New York
Dans une rue de Manhattan j’ai fait la manche
Et c’est un nègre bleu qui m’a ouvert les yeux
Ce nègre je l’entends encore
Comme un doux remorqueur dans le port
Il était tout salé
Comme à Paris où j’étais sur la scène
A m’époumoner de rien, de tout
J’ai du nègre par là sous la peau qui se tend
Comme une ombre du Sud
Et c’est un nègre jaune qui m’a ouvert la lampe
Une bonne lampée de ce vernis horaire
Et qui n’en finit plus de se chercher
Dans une rue de Manhattan j’ai joui ce matin
Et Paris me lançait des mouchoirs de satin
Pour m’essorer

Quand je trique à Paris je la monte à New York
Le sperme des poètes ça devrait se ficher dans des ampoules
A la Préfectance de la Madame
Et l’on ne perdrait rien, en connaissance de cause
Il est cinq heures ici
Et vingt-deux heures dans le Caucase
Tu cases tu cases
Et puis tu causes

Je suis malade comme un chien de Moscou
Qui ne serait pas socialiste

La Madame m’a questionné
Elle avait la dégaine de ce flic de Milan qu’on a assassiné

Il est cinq heures ici et cinq heures à Milan
Il est la Mort ici et la Mort à Milan

La Joconde est rentrée dans le poing de Vinci
Les phonos lisent Armstrong dans le texte à Paris
Je connais une femme qui se dit sumérienne
Elle me ronge dans le texte et je lui rends toute sa monnaie

Je me traduis sans me trahir
Et tout est tout mouillé
De ma détresse passagère
Passagère…

Les phonos me liront dans le slang à New York

S’ils ne me lisent pas
Qu’est-ce que ça peut nous foutre…

Quand Ferré dirige l’Orchestre Symphonique de Milan

juillet 1, 2008

Urlicht, Mahler

O Röschen rot !

Der Mensch liegt in grösster Not!

Der Mensch liegt in grösster Pein!

Je lieber möcht’ ich im Himmel sein!

Da kam Ich auf einen breiten Weg.

Da kam ich Eingelein.

Und wollt’ mich abweisen.

Ach nein, ich liess mich nicht abweisen!

Ich bin von Gott, und will wieder zu Gott!

Der liebe Gott, der liebe Gott,

Wird mir ein Lichtchen geben,

Wird leuchten mir bis in das ewig selig Leben!

chanté par Maureen Forrester

chanté par Kathleen Ferrier

juin 22, 2008

Basquiat

Classé dans : Diversité, Erotisme, Foi, Résistance — chrislomon @ 9:44
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“I thought I was going to be a bum the rest of my life.” JMB

I wanted to be a star, not a gallery mascot.” JMB

” No matter how successful he got, Basquiat always feared failure – as if he felt that any minute the approval he had finally won would be suddenly withdrawn. ”He would say, do you think I’m going out of fashion, do you think I’m washed up? That was his favorite expression,” says Torton. But he couldn’t stand being a success either. His real heroes ended up bums, bankrupt, dead “.

from : Phoebe Hoban. Basquiat. A quick Killing in Art. 1998.

Guess who’s coming to dinner!

Classé dans : Diversité, Erotisme, Résistance, Sagesse — chrislomon @ 7:17
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crédit photo : eden elizabeth

“I had chosen to use my work as a reflection of my values.

“History passes the final judgment.

Ring Noir. Quand Apollinaire, Cendras et Picabia découvraient les boxeurs nègres.

Classé dans : Diversité, Erotisme, Résistance, Sagesse — chrislomon @ 3:37
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“Noeud Papillon et canotier gare Saint- Lazare, melon gris souris à Saint-Cloud, le premier séjour parisien de jack Johnson, en septembre 1911, quand il espérait un match à Londres contre Bombardier Wells, avait fait sensation : “Parti le matin de Boulogne en automobile, Jack Johnson, qui avait retenu un appartement au Grand Hôtel, est arrivé à Paris vers midi. Il conduit lui-même sa grosse voiture de course Thomas de 90 chevaux, tandis que Mme Johnson, qui accompagne partout son mari, suit dans une confortable limousine de 24 chevaux, conduite par le chauffeur du champion, un petit nègre nommé Brown.”

Claude Meunier. Ring Noir. Quand Apollinaire, Cendras et Picabia découvraient les boxeurs nègres. Plon 1992, épuisé.

juin 21, 2008

James Baldwin

Classé dans : Diversité, Erotisme, Foi, Résistance, Sagesse — chrislomon @ 11:25
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“I love America more than any other country in this world, and, exactly for this reason, I insist on the right to criticize her perpetually.”

Parmi ses romans, en français :

Harlem Quartet
La conversion
Un autre pays
Si beale street pouvait parler

Dany Laferrière

Classé dans : Diversité, Erotisme, Résistance, Sagesse — chrislomon @ 11:07
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Romans et récits

Une autobiographie américaine

Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, Montréal, VLB Éditeur, 1985.
Éroshima, Montréal, VLB Éditeur, 1987.
L’odeur du café, Montréal, VLB Éditeur, 1991.
Le goût des jeunes filles, Montréal, VLB Éditeur, 1992.
Cette grenade dans la main du jeune Nègre est-elle une arme ou un fruit ?, Montréal, VLB Éditeur, 1993.
Chronique de la dérive douce, Montréal, VLB Éditeur, 1994.
Pays sans chapeau, Outremont, Lanctôt Éditeur, 1996.
La chair du maître, Outremont, Lanctôt Éditeur, 1997.
Le charme des après-midi sans fin, Outremont, Lanctôt Éditeur, 1997.
Le cri des oiseaux fous, Outremont, Lanctôt Éditeur, 2000.
Vers le sud, Montréal, Boréal, 2006. (Ce roman était en lice pour le Prix Renaudot 2006)

Littérature jeunesse

Je suis fou de Vava, (illustrations de Frédéric Normandin), Éditions de la Bagnole, 2006

Chroniques et autres

Je suis fatigué, Outremont, Lanctôt Éditeur, 2001.
Les années 80 dans ma vieille Ford, Montréal, Mémoire d’encrier, 2005.
Je suis un écrivain japonais, Montréal, Boréal, 2008.

Entretiens publiés

J’écris comme je vis, (entretiens avec Bernard Magnier), Outremont, Lanctôt Éditeur, 2000.

Scénarios

Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer, (scénario de Dany Laferrière et Richard Sadler), 1989
Voodo taxi, (scénario pour la télévision de Dany Laferrière), 1991
Comment conquérir l’Amérique en une nuit. Scénario de Dany Laferrière, publié chez Lanctôt Éditeur, long métrage réalisé par Dany Laferrière et produit par Daniel Morin, en 2004.
Le Goût des jeunes filles (John L’Écuyer, scénario de Dany Laferrière), 2004
Vers le sud de Laurent Cantet avec Charlotte Rampling est adapté de trois de ses nouvelles.
Vite, je n’ai pas que ça à faire (projet en cours ; scénario et réalisation de Dany Laferrière)

Bibliographie

Ursula Mathis-Moser, Dany Laferrière. La dérive américaine, Montréal, VLB Éditeur, collection « Les champs de la culture », 2003.

juin 13, 2008

L’Oeuvre au Noir

Classé dans : Diversité, Erotisme, Mystique, Résistance, Sagesse — chrislomon @ 9:57
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La promenade sur la dune

Il enleva ses souliers alourdis par le sable, enfoncant avec satisfaction ses pieds dans la couche chaude et fluide, cherchant et trouvant plus bas la fraicheur marine. Il ota ses habits, placa precautionnement sur eux son bagage et ses pesantes chaussures, et s’avanca vers la mer. La maree baissait deja: de l’eau jusqu’a mi-jambe, il travesa des flaques miroitantes, et s’exposa au mouvement des vagues.

Nu et seul, les circonstances tombaient de lui comme l’avaient fait ses vetements. Il redevenait cet Adam Cadmon des philosophes hermétiques, placé au cœur des choses, en qui s’élucide et se profère ce qui partout ailleurs est infus et imprononcé. Rien dans cette immensité n’avait de nom : il se retint de penser que l’oiseau qui pêchait, balancé sur une crête, était une mouette et l’étrange animal qui bougeait dans une mare ses membres si différents de ceux de l’homme une étoile de mer. La marée baissait toujours , laissant derrière elle des coquillages aux spirales aussi pures que celles d’Archimède ; le soleil montait insensiblement, diminuant cette ombre humaine sur le sable.
Plein d’une révérencieuse pensée qui l’eût fait mettre à mort sur toutes les places publiques de Mahomet ou du Christ, il songea que les symboles les plus adéquats du conjectural Bien Suprême sont encore ceux qui passent absurdement pour les plus idolâtres, et ce globe igné le seul Dieu visible pour des créatures qui dépériraient sans lui.
De même, le plus vrai des anges était cette mouette qui avait de plus que les Séraphins et les Trônes l’évidence d’exister. Dans ce monde sans fantômes, la férocité même était pure : le poisson qui frétillait sous la vague ne serait dans un instant qu’un sanglant bon morceau sous le bec de l’oiseau pêcheur, mais l’oiseau ne donnait pas de mauvais prétextes à sa faim.
Le renard et le lièvre, la ruse et la peur, habitaient la dune où il avait dormi, mais le tueur ne se réclamait pas des lois promulguées jadis pas un renard sagace ou reçues d’un renard-dieu; la victime ne se croyait pas châtiée pour ses crimes et ne protestait pas en mourant de sa fidélité à son prince.

La violence du flot était sans colère. La mort, toujours obscène chez les
hommes, était propre dans cette solitude. Un pas de plus sur cette frontière
entre le fluide et le liquide, entre le sable et l’eau, et la poussée d’une vague
plus forte que les autres lui ferait perdre pied ; cette agonie si brève et sans
témoin serait un peu moins la mort. Il regretterait peut-être un jour cette fin-
là. Mais il en était de cette possibilité comme des projets d’Angleterre ou de
Zélande, nés de craintes de la veille ou de dangers futurs absents de ce
moment sans ombre, plans formés par l’esprit et non nécessité s imposant à
l’être. L’heure du passage n’avait pas encore sonné.

La fin de Zénon

Quand la porte de sa cellule se fut refermée sur lui à grand bruit de ferraille, Zénon pensif tira l’escabeau et s’assit devant la table. Il faisait encore grand jour, l’obscure prison des allégories alchimiques étant dans son cas une prison fort claire. A travers le réseau serré du grillage qui protégeait la croisée, une blancheur plombée montait de la cour couverte de neige. Gilles Rombaut avant de céder la place au gardien de nuit avait comme toujours laissé sur un plateau le souper du prisonnier ; il était ce soir-là encore plus copieux que d’habitude. Zénon le repoussa : il semblait absurde et quasi obscène de transformer ces aliments en chyle et en sang qu’il n’utiliserait plus. Mais il se versa distraitement quelques gorgées de bière dans un gobelet d’étai et but la liqueur amère.

Son entretien avec le chanoine avait mis fin à ce qui avait été pour lui depuis le verdict du matin la solennité de la mort. Son sort cru fixé oscillait de nouveau. L’offre qu’il avait rejetée restait valable quelques heures de plus : un Zénon capable de finir par dire oui se terrait peut-être dans un coin de sa conscience, et la nuit qui allait s’écouler pouvait donner à ce pleutre l’avantage sur soi-même. Il suffisait qu’une chance sur mille subsistât : l’avenir si court et pour lui si fatal en acquérait malgré tout un élément d’incertitude qui était la vie même, et, par une étrange dispensation qu’il avait constatée aussi au chevet de ses malades, la mort gardait une trompeuse irréalité. Tout fluctuait : tout fluctuerait jusqu’au dernier souffle. Et cependant, sa décision était prise : il le reconnaissait moins aux signes sublimes du courage et du sacrifice qu’à on ne sait quelle obtuse forme de refus qui semblait le fermer comme un bloc aux influences du dehors, et presque à la sensation elle-même. Installé dans sa propre fin, il était déjà Zénon in aeternum.

D’autre part, et placée pour ainsi dire en repli derrière la résolution de mourir, il en était une autre, plus secrète, et qu’il avait soigneusement cachée au chanoine, celle de mourir de sa propre main. Mais là aussi une immense et harassante liberté lui restait encore : il pouvait à son gré s’en tenir à cette décision ou y renoncer, faire le geste qui termine tout ou au contraire accepter cette mors ignea guère différente de l’agonie d’un alchimiste enflammant par mégarde sa longue robe aux braises de son athanor. Ce choix entre l’exécution et la fin volontaire, suspendu jusqu’au bout dans une fibrille de sa substance pensante, n’oscillait plus entre la mort et une espèce de vie, comme celui d’accepter ou de refuser de se rétracter l’avait fait, mais concernait le moyen, le lieu, et l’exact moment. A lui de décider s’il finirait sur la Grand-Place parmi les huées ou tranquillement entre ces murs gris. A lui, ensuite, de retarder ou de hâter de quelques heures l’action suprême, de choisir, s’il le voulait, de voir se lever le soleil d’un certain dix-huit février 1569, ou de finir aujourd’hui avant la nuit close. Les coudes sur les genoux, immobile, presque paisible, il regardait devant lui dans le vide. Comme au milieu d’un ouragan, quand s’établit redoutablement un calme, le temps ni l’esprit ne bougeait plus.

La cloche de Notre-Dame sonna : il compta les coups. Brusquement, une révolution se fit : le calme cessa, emporté par l’angoisse comme par un vent tournant en cercle. Des bribes d’images se tordaient dans cette tempête, arrachées à l’autodafé d’Astorga trente-sept ans plus tôt, aux récents détails du supplice de Florian, aux rencontres fortuites avec les hideux résidus de la justice exécutive sur les carrefours de villes traversées. On eût dit que la nouvelle de ce qui allait être atteignait subitement en lui l’entendement du corps, fournissant chaque sens de leur quote-part d’horreur : il vit, sentit, flaira, entendit ce que seraient demain sur la place du marché les incidents de sa fin. L’âme charnelle, prudemment tenue à l’écart des délibérations de l’âme raisonnable, apprenait tout à coup et du dedans ce que Zénon lui avait caché. Quelque chose en lui cassa comme une corde ; sa salive sécha ; les poils des poignets et du dos de la main se dressèrent ; il claquait des dents. Ce désordre jamais expérimenté sur lui-même l’épouvanta plus que tout le reste de sa mésaventure : pressant des deux mains ses mâchoires, respirant longuement pour freiner son cœur, il réussit à réprimer cette espèce d’émeute du corps. C’en était trop : il s’agissait d’en finir avant qu’une débâcle de sa chair ou de sa volonté l’eût rendu incapable de remédier à ses propres maux. Des risques non prévus jusque-là et qui menaçaient d’empêcher sa sortie rationnelle se présentèrent en foule à son esprit redevenu lucide. Il jeta sur sa situation le coup d’œil du chirurgien qui cherche autour de soi ses instruments et suppute ses chances.

Il était quatre heures ; son repas était servi, et on avait poussé l’obligeance jusqu’à lui laisser l’ordinaire chandelle. Le porte-clef qui l’avait verrouillé à son retour de la salle du greffe ne reparaîtrait qu’après le couvre-feu, pour ne repasser ensuite qu’à l’aube. Il semblait donc qu’il eut le choix de deux longs intervalles durant lesquels accomplir sa tâche. Mais cette nuit différait des autres : un importun message pouvait venir de l’évêque ou du chanoine, nécessitant qu’on rouvrît la porte ; une féroce pitié installait parfois au côté du condamné un frocard quelconque ou un membre d’une Confrérie de la Bonne Mort chargé de sanctifier le mourant en le persuadant de prier. Il se pouvait aussi qu’on prévînt son intention ; on allait peut-être d’un moment à l’autre lui lier les mains. Il guetta autour de lui des grincements, des pas ; tout était calme, mais les moments étaient plus chers qu’ils ne l’avaient jamais été au cours des départs forcés d’autrefois.

D’une main tremblante encore, il souleva le couvercle de l’écritoire posée sur la table. Entre deux fines planchettes qui à l’œil semblaient jointes, le trésor qu’il avait caché là s’y trouvait toujours : une lame souple et mince, longue de moins de deux pouces, qu’il avait portée d’abord dans la doublure de son pourpoint, puis transférée dans cette cachette après que l’écritoire qu’on lui avait rendue eut été dûment visitée par ses juges. Chaque jour, à vingt reprises, il s’était assuré la présence de cet objet qu’il n’eût jadis daigné ramasser dans le ruisseau. Dès son appréhension dans l’officine de Saint-Cosme, puis par deux fois, après la mort de Pierre de Hamaere, et lorsque Catherine avait ramené sur le tapis la question des poisons, on l’avait fouillé à la recherche de fioles ou de dragées suspectes, et il se félicitait d’avoir par prudence renoncé à s’encombrer de ces denrées inestimables, mais détériorables ou fragiles, presque impossible à conserver sur soi ou à dissimuler longtemps dans une cellule nue, et qui eussent immanquablement dénoncé son projet de mourir. Il y perdait le privilège d’une de ces fins foudroyantes qui sont les seules miséricordieuses, mais ce bout de rasoir soigneusement effilé lui éviterait au moins d’avoir à déchirer son linge pour former des nœuds parfois inefficaces ou de s’évertuer peut-être sans profit avec un tesson de poterie brisée.

Le passage de la peur avait bouleversé ses entrailles. Il alla au baquet placé dans un coin de la chambre et se vida. L’odeur des matières cuites et rejetées par la digestion humaine emplit un instant ses narines, lui rappelant une fois de plus les connexions intimes entre la pourriture et la vie. Ses aiguillettes furent rajustées d’une main sûre. Le broc sur la planchette était plein d’eau glacée ; il s’humecta le visage, retenant sur sa langue une gouttelette. Aqua permanens : pour lui, ce serait l’eau pour la dernière fois. Quatre pas le ramenèrent au lit sur lequel il avait dormi ou veillé soixante nuits : parmi les pensées qui traversaient son esprit était celle que la spirale des voyages l’avait ramené à Bruges, que Bruges s’était restreinte à l’aire d’une prison, et que la courbe s’achevait sur cet étroit rectangle. Un murmure sortit derrière lui des ruines d’un passé plus dédaigné et plus aboli que les autres, la voix rauque et douce de Fray Juan parlant latin avec un accent castillan dans un cloître envahi par l’ombre : Eamus ad dormiendum, cor meum. Mais il ne s’agissait pas de dormir. Jamais il ne s’était senti de corps et d’âme plus alerte : l’économie et la rapidité de ses gestes étaient celles de ses grands moments de chirurgien. Il déplia la grossière couverture de laine, épaisse comme du feutre, et en forma à terre, le long du lit, une sorte d’auge qui retiendrait et imbiberait au moins en partie le liquide versé. Pour plus de sûreté, il ramassa sa chemise de la veille et la tordit en guise de bourrelet devant la porte. Il fallait éviter qu’une coulée sur le sol légèrement en pente n’atteignît trop vite le corridor, et qu’Hermann Mohr levant par hasard la tête de dessus son établi ne remarquât sur le carreau une tache noire. Sans bruit, il enleva ensuite ses chaussures. Tant de précaution n’était pas nécessaire, mais le silence semblait une sauvegarde.

Il s’étendit sur le lit, calant sa tête sur le dur oreiller. Il eut un retour vers le chanoine Campanus que cette fin remplirait d’horreur, et qui pourtant avait été le premier à lui faire lire les Anciens dont les héros périssaient de la sorte, mais cette ironie crépita à la surface de son esprit sans le distraire de son seul but. Rapidement, avec cette dextérité de chirurgien-barbier dont il s’était toujours fait gloire parmi les qualités les plus prisées et plus incertaines du médecin, il se plia en deux, relevant légèrement les genoux, et coupa la veine tibiale sur la face externe du pied gauche, à l’un des endroits habituels de la saignée. Puis très vite, redressé, et prenant appui sur l’oreiller, se hâtant pour prévenir la syncope toujours possible, il chercha et taillada à son poignet l’artère radiale. La brève et superficielle douleur causée par la peau tranchée fut à peine perçue. Les fontaines jaillirent ; le liquide s’élança comme il le fait toujours, anxieux, eût-on dit, d’échapper aux labyrinthes obscurs où il circule enfermé. Zénon laissa pendre le bras gauche pour favoriser la coulée. La victoire n’était pas encore complète : il pouvait se faire qu’on entrât par hasard, et qu’on le traînât demain sanglant et bandagé au bûcher. Mais chaque minute qui passait était un triomphe. Il jeta un coup d’œil sur la couverture déjà noire de sang. Il comprenait maintenant qu’une notion grossière fît de ce liquide l’âme elle-même, puisque l’âme et le sang s’échappaient ensemble. Ces antiques erreurs contenaient une vérité simple. Il songea, avec l’équivalent d’un sourire, que l’occasion était belle pour compléter ses vieilles expériences sur la systole et la diastole du cœur. Mais les connaissances acquises ne comptaient désormais pas plus que le souvenir des événements ou des créatures rencontrées ; il se rattachait pour quelques moments encore au mince fil de la personne, mais la personne délestée ne se distinguait plus de l’être. Il se redressa avec effort, non parce qu’il lui importait de le faire, mais pour se prouver que ce mouvement était encore possible. Il lui était souvent arrivé de rouvrir une porte, simplement pour attester qu’il ne l’avait pas derrière lui fermée à jamais, de se retourner vers un passant quitté pour nier la finalité d’un départ, se démontrant ainsi à soi-même sa courte liberté d’homme. Cette fois, l’irréversible était accompli.

Son cœur battait à grand coups ; une activité violente et désordonnée régnait dans son corps comme dans un pays en déroute, mais où tous les combattants n’ont pas encore mis bas les armes ; une sorte d’attendrissement le prenait pour ce corps qui l’avait bien servi, qui aurait pu vivre, à tout prendre, une vingtaine d’années de plus, et qu’il détruisait ainsi sans pouvoir lui expliquer qu’il lui épargnait de la sorte de pires et plus indignes maux. Il avait soif, mais aucun moyen d’étancher cette soif. De même que les quelques trois quarts d’heure qui s’étaient écoulés depuis son retour dans cette chambre avaient été bondés d’une infinité de presque inanalysable de pensées, de sensations, de gestes se succédant à une vitesse d’éclair, l’espace de quelques coudées qui séparait le lit de la table s’était dilaté à l’égal de celui qui s’approportionne entre les sphères : le gobelet d’étain flottait comme au fond d’un autre monde. Mais cette soif cesserait bientôt. Il avait la mort d’un de ces blessés réclamant à boire à l’orée d’un champ de bataille, et qu’il englobait avec soi dans la même froide pitié. Le sang de la veine tibiale ne coulait plus que par saccades ; péniblement, comme on soulève un poids énorme, il parvint à déplacer son pied pour le laisser pendre hors du lit. Sa main droite continuant à serrer la lame s’était légèrement coupée à son tranchant, mais il ne sentait pas la coupure. Ses doigts s’agitaient sur sa poitrine, cherchant vaguement à déboutonner le col de son pourpoint ; il s’efforça en vain de réprimer cette agitation inutile, mais ces crispations et cette angoisse étaient bon signe. Un frisson glacial le traversa comme au début d’une nausée : c’était bien ainsi. A travers les bruits de cloche, de tonnerre et de criards oiseaux regagnant leurs nids qui frappaient du dedans ses oreilles, il entendit au-dehors le son précis d’un égouttement : la couverture saturée ne retenait plus le sang qui s’écoulait sur le carreau. Il essaya de calculer le temps qu’il faudrait pour que la flaque rouge s’allongeât de l’autre côté du seuil, par-delà la frêle barrière de linge. Mais peu importait : il était sauvé. Même si par malchance Hermann Mohr ouvrait bientôt cette porte aux verrous lents à tirer, l’étonnement, la peur, la course le long des escaliers à la recherche de secours laisseraient à l’évasion le temps de s’accomplir. On ne brûlerait demain qu’un cadavre.

L’immense rumeur de la vie en fuite continuait : une fontaine à Eyoub, le ruissellement d’une source sortant de terre à Vaucluse en Languedoc, un torrent entre Ostersund et Frösö se pensèrent en lui sans qu’il eût besoin de se rappeler leurs noms. Puis, parmi tout ce bruit, il perçut un râle. Il respirait par grandes et bruyantes aspirations superficielles qui n’emplissaient plus sa poitrine ; quelqu’un qui n’était plus tout à fait lui, mais semblait placé un peu en retrait sur sa gauche, considérait avec indifférence ces convulsions d’agonie. Ainsi respire un coureur épuisé qui atteint au but. La nuit était tombée, sans qu’il pût savoir si c’étaient en lui ou dans la chambre : tout était nuit. La nuit aussi bougeait : les ténèbres s’écartaient pour faire place à d’autres, abîme sur abîme, épaisseur sombre sur épaisseur sombre. Mais ce noir différent de celui qu’on voit par les yeux frémissait de couleurs issues pour ainsi dire de ce qui était leur absence : le noir tournait au vert livide, puis au blanc pur ; le blanc pâle se transmuait en or rouge sans que cessât pourtant l’originelle noirceur, tout comme les feux des astres et l’aurore boréale tressaillent dans ce qui est quand même la nuit noire. Un instant qui lui sembla éternel, un globe écarlate palpita en lui ou en dehors de lui, saigna sur la mer. Comme le soleil d’été dans les régions polaires, la sphère éclatante parut hésiter, prête à descendre d’un degré vers le nadir, puis, d’un sursaut imperceptible, remonta vers le zénith, se résorba enfin dans un jour aveuglant qui était en même temps la nuit.

Il ne voyait plus, mais les bruits extérieurs l’atteignaient encore. Comme naguère à Saint-Cosme, des pas précipités résonnèrent le long du couloir : c’était le porte-clef qui venait de remarquer sur le sol une flaque noirâtre. Un moment plus tôt, une terreur eût saisi l’agonisant à l’idée d’être repris et forcé à vivre et à mourir quelques heures de plus. Mais toute angoisse avait cessé : il était libre ; cet homme qui venait à lui ne pouvait être qu’un ami. Il fit ou crut faire un effort pour se lever, sans bien savoir s’il était secouru ou si au contraire il portait secours. Le grincement des clefs tournées et des verrous repoussés ne fut plus pour lui qu’un bruit suraigu de porte qui s’ouvre. Et c’est aussi loin qu’on peut aller dans la fin de Zénon.

Marguerite Yourcenar, L’Oeuvre au Noir, 1968.

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